Bonne nouvelle : vous faites attention à ce que vous mangez. Mauvaise nouvelle : le cadmium, lui, s'en fiche complètement. Ce métal toxique s'accumule discrètement dans les sols, les cultures… et vos reins. Petit tour d'horizon d'un poison très discret (et des solutions pour s’en passer).
Un polluant omniprésent
Le cadmium est partout. Métal lourd parmi les plus toxiques, il est naturellement présent dans les sols, comme le plomb ou le mercure. Mais sa concentration n’a cessé de croître au fil des années. En cause, l’agriculture intensive et surtout les engrais minéraux phosphatés qui représentent à eux seuls près de la moitié des apports de cadmium dans les sols agricoles français.
L’agriculture n’est pas la seule responsable. Métallurgie, industrie chimique, électronique, incinération des déchets ou encore recyclage des batteries sont autant d’activités qui contribuent à diffuser ce polluant discret dans l’air, l’eau et les sols.
Ce qui rend le cadmium particulièrement problématique, c’est sa capacité à s’accumuler dans les écosystèmes. Une fois présent dans les sols, il peut y rester des décennies, entrant progressivement dans la chaîne alimentaire via les cultures. Cette contamination lente et silencieuse rend sa gestion d’autant plus complexe.
On en retrouve même à l’état de traces dans certains produits du quotidien, comme les cosmétiques. Pourtant, la principale voie d’exposition reste l’alimentation. Elle constitue jusqu’à 98 % de l’imprégnation chez les non-fumeurs.
Selon l’ANSES, les Français sont les Européens les plus contaminés au cadmium, hautement cancérogène, à cause de leur alimentation.
Une exposition massive
Le constat est brutal aujourd’hui. Dans une expertise publiée fin mars, l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, estime que près d’un Français sur deux est exposé à des niveaux de cadmium jugés « très préoccupants ». Les enfants paient le prix fort, leur organisme élimine moins les substances toxiques et 36% d’entre eux dépassent déjà les seuils journaliers recommandés.
En Europe, la France figure parmi les pays les plus touchés. Elle est aussi l’une des premières consommatrices d’engrais phosphatés. Or, le cadmium s’accumule dans les sols, puis est absorbé par les plantes, notamment les racines, pour se retrouver ensuite dans nos assiettes.
À cela s’ajoute l’origine des engrais. Une part importante est importée du Maroc dont les phosphates sont très riches en cadmium. D’après Santé publique France, l’imprégnation moyenne de la population a presque doublé entre 2006 et 2016.
Un vrai poison
Les principaux coupables se trouvent dans nos assiettes. Les produits à base de blé et de céréales sont fortement contaminés : céréales du petit-déjeuner, pain, biscuits, pâtes, viennoiseries, gâteaux mais aussi riz, blé raffiné, pommes de terre et certains légumes ou préparations chocolatées.
D’autres produits, moins consommés, affichent des concentrations bien plus élevées en cadmium comme les mollusques, les crustacés, les algues et les abats.
Classé cancérogène avéré, le métal ne se contente pas de passer dans l’organisme, il se fixe durablement. Les reins et le foie sont les principaux organes touchés. « Il faut 10 à 30 ans pour éliminer de moitié la teneur en cadmium absorbée par l’organisme », alerte Géraldine Carne, toxicologue et coordinatrice de l’étude de l’ANSES.
À long terme, les conséquences sont lourdes : atteintes rénales pouvant évoluer vers une insuffisance, fragilisation des os avec un risque accru d’ostéoporose et de fractures. Et ce n’est pas tout. Ces effets sur le neurodéveloppement et le système cardiovasculaire sont également pointés du doigt.
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Une régulation encore insuffisante
Sur le papier, des limites existent pourtant. L’Europe plafonne la teneur en cadmium des engrais à 60 mg/kg, avec un objectif de 20 mg/kg d’ici à 2035. Mais la France traîne des pieds et maintient un seuil plus permissif à 90 mg/kg, malgré les recommandations de l’Anses qui préconise 20 mg/kg depuis 2019.
Face à l’ampleur du problème, la pression monte. Le député écologiste Benoît Biteau, lui-même agriculteur, a déposé en décembre dernier une proposition de loi pour « protéger l’alimentation des Françaises et des Français des contaminations au cadmium ». Il préconise de plafonner son taux dans les engrais phosphatés à 20 milligrammes par kilogramme de phosphate, comme le préconise l’Anses dans son dernier rapport. Sa proposition a été inscrite à l’agenda de la semaine transpartisane de l’Assemblée nationale, du 11 au 13 mai.
Quelles alternatives alors ?
Plus généralement, la première solution passe par une transformation de nos modèles agricoles, en les réorientant vers des pratiques plus durables et moins dépendantes des engrais minéraux, notamment en recourant à d’autres types de fertilisants. Mais cela nécessite des changements en profondeur qui prendront encore des années.
En attendant, certains gestes simples peuvent déjà faire la différence dans l’assiette. L’ANSES recommande de limiter les produits à base de blé comme les céréales du petit-déjeuner, les biscuits, et les gâteaux, tout en diversifiant davantage son alimentation. Les légumineuses sont à privilégier comme les pois chiches, les haricots, les lentilles tout comme la variété des sources d’approvisionnement pour éviter l’effet « accumulation ». Le pain de seigle ou les flocons d’avoine, souvent moins contributeurs que certains produits ultra-transformés à base de blé sont aussi des alternatives.
Autre levier souvent ignoré : le fer. Une carence peut booster l’absorption du cadmium par l’organisme. Un simple bilan sanguin peut suffire à corriger le tir, un point crucial, notamment pour de nombreuses femmes en âge de procréer.
Un point reste flou encore, la question du bio. Le rapport de l’ANSES ne distingue pas les niveaux de cadmium entre produits bio et non bio. Même si dans la filière, beaucoup affirment aujourd’hui qu’ils offrent des garanties supérieures concernant le cadmium. Une étude de 2014 montre notamment que la teneur en cadmium des aliments biologiques est inférieure de 48 %, en moyenne, à celle des aliments conventionnels.
Comme toujours, réduire l’exposition au cadmium ne repose pas sur une solution miracle, mais sur une combinaison d’actions politiques, agricoles et individuelles. Et si le cadmium ne disparaîtra pas du jour au lendemain, votre prochain bol de céréales, lui, vous appartient encore.

