Vous aussi, quelques bonnes poignées d’année en arrière, vous aviez reçu de la part du Père Noël une belle dînette full plastique, des couverts à la grappe de raisin ? Vous aviez 5 ans, et pourtant, vous saviez déjà qu’un croc là dedans ne vous ferait aucun bien.
J’extrapole peut-être un peu, mais savez-vous qu’en réalité, votre dînette annonçait la couleur ? : Du plastique, vous en mangez tous les jours, à toutes les sauces. Miam.
Marie-France Dignac, directrice de recherche à INRAE depuis 25 ans, étudie principalement le fonctionnement des sols, et surtout la dynamique des matières organiques et du carbone en lien avec les pratiques agricoles et le changement climatique. Depuis 10 ans, elle étudie aussi l'ampleur et les impacts de la pollution des sols aux microplastiques.
C’est elle qui aujourd ’hui, nous aide à comprendre comment du plastique finit régulièrement dans nos estomacs, même quand il n’est pas noté sur la recette.
Les sols, mine d’or de microplastiques
Pour Marie-France, le constat est sans appel : “Tous les sols sont contaminés par des microplastiques, de l'Arctique à l'Équateur” avant d’expliquer “Il y a des fibres et particules très fines de microplastique dans l'atmosphère. Ces derniers peuvent se déposer n’importe où sur terre.”.
Allez hop, 5 lignes, et j’ai déjà ruiné l’ambiance. Ça va être sympa.
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Au cas où le froid que j’aurai jeté ne serait pas suffisamment glaçant, notez que, toujours selon la chercheuse, « les microplastiques ne se dégradent pas, ils deviennent simplement de plus en plus petits » et qu’on “en trouve sur toute la profondeur du sol, jusqu’à la roche mère”. Nickel.
Si certains sols subissent simplement l’exposition généralisée de notre Terre au plastique, les sols agricoles ont des sources plus spécifiques.
D’abord, il y a tout ce qu’on appelle “la plasticulture”. À l’image des serres ou bâches en plastique, l’agriculture moderne s’est largement appuyée sur ce matériau pour gagner en rendement et en efficacité. Le problème, c’est que, exposés au soleil, à la pluie, au gel, ces éléments se fragmentent et libèrent des micro- et nanoplastiques dans les sols.
Aussi responsables : les engrais à libération lente qui sont parfois enrobés de polymères, ou encore… Le compost. Eh oui, vous ne l’aviez pas vu venir celle-ci ! “Les composts issus de déchets urbains contiennent des microplastiques en quantité variable” explique Marie-France. Elle souligne que la loi AGEC prévoit d’interdire l'épandage des composts les plus contaminés par les microplastiques, ceux issus de déchets non triés à la source d’ici 2027, avec de se désoler “des amendements sont proposés par des parlementaires pour que les municipalités qui ont ces infrastructures puissent continuer à les épandre… C’est pas gagné !”.
Résultat de tout ça : les sols agricoles deviennent des réservoirs de microplastiques, alimentés et remués en continu. Parfait, le terreau 2.0.
En parlant de terreau…
Le plastique des sols migre-t-il vers les plantes ?
Et c’est ici qu’on commence à avancer à tâtons !
Si les recherches sur les microplastiques dans les sols agricoles n’ont qu’une quinzaine d’années, celles sur leur transfert vers les plantes sont encore plus récentes.
Des premières expériences en laboratoire, comme celle-ci, ou sur des produits du commerce comme dans celle-là ont identifié des microplastiques dans des fruits et légumes. Selon ces premières recherches, certaines particules peuvent être absorbées par les racines, pendant que d’autres pourraient pénétrer par les stomates des feuilles, avant de circuler dans la plante.
Même si on a peu d’éléments de réponse aujourd’hui, Marie-France insiste : « Ce n’est pas parce qu’on observe peu de transferts qu’il y en a peu, c’est parce qu’on manque encore de connaissances par manque de méthodes d'analyse adaptées ».
Certaines études montrent également que la structure poreuse des microplastiques capte les autres contaminants et polluants présents dans l’environnement - pesticides, métaux traces, polluants organiques - et deviennent des vecteurs de ces derniers vers les plantes. Des taxis chimiques. Pas cool, Jo (Le taxi, vous l’avez ?).
Que sait-on des aliments venus de la mer ?
Ici, on a davantage de données. On le sait : les poissons et les coquillages avalent, fixent et accumulent les microplastiques. Si bien que, pendant longtemps, on les a désignés comme les principaux responsables de l’arrivée des plastiques dans nos estomacs.
Ici encore, c’est une question d’études, de données amassées, de recul et de temps dédié. Marie-France le rappelle « Si on en trouve davantage dans les produits de la mer, c’est surtout parce qu’on les a beaucoup plus étudiés que le reste ».
On en parle moins, mais on retrouve aussi des microplastiques dans le miel. Marie-France détaille “C’est pendant la pollinisation que les abeilles récoltent des microplastiques sur leurs ailes, via les fleurs et l’air, puis transfèrent vers le miel.”. On en retrouve aussi dans le sel, et probablement encore dans tout un tas d’autres aliments terrestres encore trop peu étudiés.
En résumé : ce ne sont pas uniquement les poissons le problème. C’est systémique. Partout. Et peut-être même encore plus en profondeur que ce qu’on peut assurer aujourd’hui.
Mais alors, comment mange-t-on du plastique tous les jours ?
Le plastique ne se loge pas seulement dans nos assiettes au moment des cultures ou de la pêche : des emballages aux bacs de transport en passant par nos ustensiles de cuisine : le plastique intervient tout au long de la chaîne alimentaire.
Parmi les grands fautifs, il y a les emballages plastiques, omniprésents dans notre alimentation. Ils sont directement en contact avec le produit que l’on mange, et peuvent lui transférer quelques précieuses substances chimiques sur le dos avant qu’on le dévore.
Si on ne connaît pas encore bien les impacts sur la santé des microplastiques, on est en revanche sûrs que certaines des substances chimiques des plastiques, elles, sont très nocives. La science est claire : certaines de ces substances sont des perturbateurs endocriniens, et peuvent être responsables de troubles métaboliques, cardiovasculaires ou hormonaux.
Peut-on y échapper ? Et comment limiter ?
Pour Marie-France, le constat est sans appel : “Il n’y a probablement pas beaucoup d’êtres humains totalement exempt d’ingestion de microplastique. On en trouve partout, même dans les espaces très éloignés des zones de production ou d’utilisation des plastiques. Même si certains en ingèrent moins, il y en aura toujours, dans l’air notamment.”. Super.
En revanche, il y a des petites choses qu’on peut mettre en place au quotidien pour limiter notre ingestion et exposition au plastique :
- Ne plus chauffer les aliments dans des contenants en plastique. Même dit “adapté”, le plastique en contact avec un aliment chauffé voit ses possibilités de transfert augmenter.
- … Et ne plus stocker de trop petites portions dans ces contenants. Plus la portion est petite, plus le risque de transfert est important : il y a beaucoup de molécules plastiques pour peu de nourriture.
- Ne pas utiliser de planche à découper en plastique. Lors de la coupe, on crée également des particules de microplastiques grossières qui finissent au bout de notre fourchette.
- Ne plus utiliser d’ustensiles en plastique, surtout s’ils sont en plastique recyclé (souvent de couleur noir). En effet, lors du recyclage, les plastiques et leurs substances chimiques se retrouvent mélangés, mais sans qu’on ait aucune visibilité sur ce qu’on mélange. Quand ils sont broyés, chauffés, mélangés à nouveau, puis remoulés, on forme de nouvelles substances. Pour vous donner une idée, on dénombre 16 000 substances chimiques différentes, dont un quart au moins est toxique. 10 000 ne sont pas assez testées et parfois même méconnues. Le plastique recyclé contient généralement une plus grande variété de substances chimiques que les plastiques neufs, et le plastique noir est souvent issu du recyclage.
- Ne plus conserver ses aliments dans des boîtes en plastique. Promis, il y a plein d’autres options, comme le verre qui est totalement inerte. On arrête aussi avec les films alimentaires, souvent très fins, qui se fragmentent et libèrent facilement des substances chimiques. De la même manière, on essaye de prendre son propre contenant pour la nourriture à emporter. Même en cartons, l'intérieur des emballages de restauration mobile sont couverts de fines pellicules de plastique qui se fragmentent très facilement.
Mais la vraie solution reste surtout collective !
C’est en tout cas la conviction de Marie-France, qui est persuadée qu’il «faut réduire les plastiques à la source, notamment les plastiques non-essentiels . Elle ajoute “La question de la transparence de la composition des plastiques est aussi à souligner : quand un consommateur achète un contenant ou un objet en plastique, il n’est pas du tout informé des substances auxquelles il peut être exposé.”, avant de conclure “Même si individuellement on peut faire attention à son exposition, il y a un vrai besoin de législation et de réglementation de l’utilisation des plastiques, surtout dans la chaîne alimentaire.”
Elle fait d’ailleurs partie de la coalition des scientifiques internationale, qui informe les négociateurs du traité sur la pollution plastique, actuellement en négociation à l’ONU.
Ils espèrent aboutir sur un traité juridiquement contraignant et obligatoire, qui serait appliqué dans les pays par des lois.
En attendant ces dispositions, la question n’est plus vraiment de savoir si on mange du plastique, mais plutôt combien on en ingère au quotidien, et surtout… quels sont les impacts sur la santé sur le long terme, avec une exposition tout au long de la vie.
Eh hop, on finit encore sur une super ambiance ! Bon appétit.
Marie-France Dignac, macro-experte des micro-plastiques
- Directrice de recherche sur la biologie des sols à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) et membre de l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris (IEES-Paris), un organisme rattaché à Sorbonne Université, Marie-France Dignac est spécialisée dans l’étude de l’impact des microplastiques sur les sols. En plus de ses nombreux travaux de recherche, elle consacre une partie de son temps aux négociations du traité mondial contre la pollution plastique. Rien que ça !
La vie de ma mer (sans plastique)
Qu’on se le dise, le plastique c’est pas fantastique, c’est même dramatique, surtout pour l’océan. Alors on va réapprendre à s’en passer, à ne plus le jeter, à le ramasser pour que le ressac n’ait plus rien de plastique.
Découvrez dans notre playlist La vie de ma mer (sans plastique) conçue avec cœur et détermination par makesense, Génération mer et KRESK 4 OCEANS plein de contenus et d’idées pour préserver l’océan joyeusement.


