Nous ne parlerons plus jamais d’écologie

Nous ne parlerons plus jamais d’écologie

L’écologie a un problème : elle parle souvent à côté. À côté des vies, des préoccupations, des conversations. Et si, au lieu de commencer par le permafrost, on parlait d’amour, de crottes de chien ou de crumble aux pommes ?
26 March 2026
7 minutes de lecture

Parlons bien, parlons stratégie. Si on avait dit à René Dumont en 1974 qu’en 2026 les écolos seraient toujours considérés comme ceux et celles “qui n’ont rien de mieux à foutre que d’emmerder les autres”, il aurait balancé son verre d’eau à notre figure. Cher René, il est vrai que nous n’avons pas réussi, pas encore, à faire rentrer l’écologie (c’est-à-dire rappelons, la défense de toute forme de vie, dont la nôtre) dans les conversations, les préoccupations, les médias, les programmes politiques, etc. Néanmoins plus ça va, plus nous on est convaincus d’un truc : le pire ennemi de l’écologie, c’est elle-même.

Quand deux personnes se font face lors d’un rendez-vous galant, il arrive que la fébrilité des débuts soit merveilleusement débordée par le surgissement d’une bonne nouvelle : “Tu manges ton pamplemousse en début plutôt qu’en fin de repas ? Mais c’est complètement fou, moi aussi !”. Deux inconnus viennent de réaliser que leurs vies se croisaient à au moins un endroit (on espère pour les deux candidats au grand Amour que d’autres fulgurances de ce type suivront, peut-être légèrement plus profondes que le rapport aux agrumes). A partir de là, tout change. Le liant est là, un pont entre les deux vies est érigé, la rencontre peut s’amorcer. Au contraire si l’un des deux se lance dans sa passion pour la collection de couvercles de théières en fonte sans prendre soin en amont de s’assurer que la personne en face est elle aussi passionnée par ledit sujet, c’est la fracture assurée, chacun reste dans son camp et jamais le baiser sous la pleine lune n’aura lieu.

Le syndrome de la théière (que des générations de chercheurs reprendront suite à cet article), c’est exactement ce que fait une ou un militante écologiste quand, lors d’un porte-à-porte, il se lance dans une tirade sur la fonte du permafrost dont le destinataire n’a probablement rien à carrer. Puisque cette personne, quand elle sort dans la rue, voit un trottoir, des voitures, une boulangerie, des jeunes qui fument, des fleurs, une canette qui traîne, un panneau “attention travaux”... mais pas de permafrost.

Pour déclencher le coup de foudre, il faut là encore penser “nous” plutôt que “je” ou “tu”.

L’amour est dans le près

Si l’on pousse le bouchon un peu plus loin, la politique est elle aussi une forme d’histoire d’amour potentielle, entre des électeurs et électrices d’un côté et le ou la candidate de l’autre. Pour déclencher le coup de foudre, il faut là encore penser “nous” plutôt que “je” ou “tu”. Quel sujet me passionne, m’électrise autant que la personne d’en face ? 

Si vous avez lu “Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes” de Srdja Popovic alors vous connaissez l’histoire de Harvey Milk. Cet activiste américain avait fait des droits des personnes homosexuelles sa lutte première. Son but : devenir maire (lui aussi, décidément c’est HYPER tendance ce truc) de son district de San Francisco afin d’appliquer des mesures égalitaires radicales. Seulement à chacune des campagnes politiques, en faisant de ce sujet son cheval de bataille, sa bannière, Harvey essuyait un revers tant il était avec ce positionnement en avance sur son temps. Jusqu’au jour où le petit malin change son fusil d’épaule et le braque sur une cible toute autre, touchant au quotidien de n’importe quel habitant de son district. Son choix ? Les cacas. Les petites crottes. De chien. A l’époque, les trottoirs du coin en sont couverts. Harvey tente donc le tout pour le tout et fait campagne sur ce sujet… et ça marche. Il prend la mairie ! Ce n’est qu’une fois élu qu’il peut intégrer à son action politique son combat pour les personnes homosexuelles. Formidable leçon de créativité politique, non ?

Si votre cerveau aime l’absurde, la campagne écologiste de Dijon l’a maniée à merveille il y a quelques années de cela. Une affiche arborait en taille démesurée le mot “SEXE”. Juste en-dessous suivaient, en plus petit, ces quelques mots : “Maintenant que vous êtes attentifs, occupons-nous du climat.”


Le sexe, les crottes, les agrumes, le mécanisme et les étapes restent les mêmes : 

  • étape 1) j’opte consciemment d’aborder un sujet qui me préoccupe et te préoccupe plutôt qu’un autre,  
  • étape 2) je PARLE, communique, échange, je prends le risque de faire un pas vers l’inconnu pour proposer le sujet en question sur un plateau,
  • étape 3) la toile de confiance est bel et bien tissée et nous permet d’asseoir confortablement nos échanges jusqu’à, soyons fous et folles, aller se frotter à des sujets plus lointains mais non moins inutiles. Comme la fonte du permafrost. 


Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, notre ami Gandhi le savait pertinemment quand il a décidé non pas de se battre ouvertement pour l’indépendance de son pays, mais bien de faire décoller son mouvement citoyen autour d’un sujet bien concret et touchant n’importe quel indien de l’époque : le prix du sel. Plus près de nous, Cyril Dion s’est récemment exprimé sur le sujet, en ajoutant l’exemple du nouveau maire de New York Zohran Mamdani. Pourtant profondément écologiste, lui n’a pas fait campagne sur ce thème, en tout cas pas directement. Ses militants arboraient sur leurs pancartes des slogans colorés de multiples sujets : logement, pouvoir d’achat, transports… Sujets ancrés dans le réel, dans la vie quotidienne, dans les crottes de chien, dans le coût de la vie, bien loin de grandes théories que seuls les agrégés de microbiologie peuvent expliquer.

La cuisson du crumble aux pommes

Ceci étant dit, entrant dans le vif du sujet. Quels points d’entrée sont aujourd’hui des valeurs presque sûres, en tout cas plus que le pamplemousse, des sujets qui ont de fortes chances de toucher largement et, si possible, d’amener naturellement par la suite à des enjeux de fond sur la question écologique ? Enquête exclusive. 

Au départ, vous décidez de cuisiner à votre voisin ce dessert dont vous avez le secret : le crumble aux pommes. Naturellement, ce sujet arrive sur la table en même temps que les assiettes surplombées d’une boule vanille. L’étape 1 est validée et la deuxième enclenchée. “Comment tu fais pour concocter des crumbles pareils bon sang ?” vous a-t-il lancé en se grattant un crâne luisant d’interrogation. Vous vous êtes lancés lui et vous dans des débats enflammés sur la cuisson, la caramélisation préalable des pommes à la poêle, la préparation en avance de la croûte… Mais aussi la qualité des pommes. L’étape 3 pointe le bout de son nez. “Mais oui mon cher Thierry, tu les achètes où tes pommes toi ?”. 33 minutes plus tard, votre voisin se resserre du dessert pour la cinquième fois tout en lisant un article intitulé : “En agriculture industrielle, une pomme subit en moyenne 35 traitements phytosanitaires.” Écologiste Thierry ? Jamais. Gourmet averti, ça oui.  

Nota bene : la règle des deux H : honnêteté et humilité. Les 3 étapes ne valent que si elles sont opérées par l’un puis par l’autre. Ainsi la prochaine fois c’est Thierry qui vous amènera à feuilleter son journal préféré ou à détricoter une question à laquelle vous ne connaissez rien. Plus on est de fous, plus on vit. 

L’étude des langues pas mortes

Autre exemple. Allons faire un tour chez Pierre et Marie-Andrée, presque octogénaires, habitant à deux rues de chez vous. Allons les observer vivre, allons participer à leur quotidien bien huilé, façonné depuis des décennies, au gré des événements locaux, nationaux, internationaux. Ces deux-là, comme tant d’autres silencieux et silenciés (les anciens, c’est évident, ne sont pas les bienvenus dans le grand débat écologique qui concerne nos générations flamboyantes, celles qui se lèvent tôt pour changer le monde) pratiquent chaque jour l’écologie sans fanfare. Sobriété, réutilisation, bricolages en tous genres, lenteur du rythme de vie, potager 400% biologique,... Pierre et Marie-Andrée sont des gros winners. Et à côté Valérie Masson Delmotte, c’est Jeff Bezos. 

N'essentialisons personne, il y a aussi des Jeff Bezos de 92 ans, oui oui. Mais vous avez tous, toutes, inévitablement, un cas “Pierre et Marie-Andrée” pas loin de chez vous. Et aller y boire un petit verre, si possible avec un autre copain, prendre le temps de les interroger, de comprendre, d’échanger sur ce quotidien sans paillettes, ça vaut 3 semestres de climatologie à la Sorbonne.

En veux-tu, en voilà

Finissons en se proposant quelques autres chevaux de Troie écologiques, 10 sujets à la volée et on en parle plus (et non pas “on n’en parle plus” notez la fine nuance) : 

  • La santé, le sommeil. Tout le monde a des choses à redire, des motifs de plainte ou de reconnaissance, tout le monde a un petit mal “quand je plie là tu vois”, tout le monde dort “mais sauf à la nouvelle lune c’est fou l’impact que ça a sur mon niveau d’énergie ah oui toi aussi c’est dingue hein ouais ouais”. Et de ces pépins viennent les grandes questions du rythme de vie, de ce qu’on ingère, de l’environnement. Et bim désobéissance civile chez Lafarge le lendemain.
  • Les blagues. Est-ce Jean Amadou ou Charlie Chaplin qui a déclaré un jour que “le rire est le plus court chemin d'un homme à un autre” ? Internet se déchire sur la question. En attendant, mentionnons tout de même l’arme fatale du rire pour enchaîner à la vitesse d’un éclat de rire les étapes 1 puis 2, avant de pouvoir, une fois arrosés de détente et d’endorphine, calmement se pencher sur l’épineuse étape 3.
  • Le bruit. C’est rare d’entendre quelqu’un dire “il n’y a pas assez de bruit dans ma rue” ou “j’adorerais que mon quartier soit plus souvent survolé par le vrombissement rassurant d’un A380 flambant neuf”. On manque de silence, on manque de calme. Et ce sujet de sons qui nous entourent, tout banal qu’il soit, peut amener d’intenses échanges sur la biodiversité, le printemps silencieux de Rachel Carson et la pollution sonore dont nos civilisations pleines de progrès raffolent.
  • Les tout petits. Pendant la campagne municipale, des mesures telles que les “ordonnances vertes” ont eu le vent en poupe dans les programmes des listes écologistes. Mais là encore, il y a deux chemins différents pour arriver à ce genre de réflexion. Soit on questionne des jeunes parents sur la santé de leur enfant, sur son alimentation, ce qu’il aime, ce qu’il recrache (“oh il est trop mignon !” diront quand même les géniteurs gagas), soit on arrive avec un parpaing théorique qu’on lâche sur leurs pieds : “QuepensezvousdesperturbateursendocriniensetdelacommunedestrastrourgquiamisenpluslesordonnancesverteslesPFASaussivousavezentenduparlercesthorrible. Non ?”
  • Les sous. Il n’y a pas à dire, dès qu’on tend l’oseille, on tend l’oreille. Diminuer par deux sa facture énergie, ça réchauffe, trouver les mêmes pommes bios à moitié prix, ça régale, aller au boulot sans brûler d’euro ni d’essence, ça décape. Et ainsi de suite.
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