Etty, la femme dont tout le monde va bientôt parler

Etty, la femme dont tout le monde va bientôt parler

C'est ma mère qui me l'a fait découvrir. Depuis, Etty Hillesum revient à chaque séisme de ma vie. Portrait d'une résistante qui réconcilie avec l'existence et qui a désormais sa série sur Arte.
06 May 2026
8 minutes de lecture

Nom : Esther, mieux connue sous le nom de Etty. Naissance : le 15 janvier 1914 à Middelbourg aux Pays-Bas. Mort : le 30 novembre 1943 à Auschwitz, à 29 ans. Mort : est-elle vraiment morte au fait ? Religion : question trop étroite pour Etty. Allez, juive, disons, mais pas que. Métier : écrivaine totale, chercheuse radicale, créatrice résistante, mystique politique. Inspirations : Rilke, Dostoïevsky, son psy et amant, et les autres en général. Caractéristique principale : humaine tellement petitement humaine qu'elle en devint surhumaine. Héritage : de 1941 à 1943, elle tient un journal. Document dont il n'est pas question de salir la grandeur avec mes petits mots crasseux. Thème de cet article : l'espérance quand tout fout le camp, la recette d'une paix intérieure surpuissante.

Il faut absolument que tu la rencontres

C'est ma maman qui m'a fait lire son journal de bord et ses lettres dans mon adolescence. C'était un livre intrigant, avec sur sa couverture une femme, cigarette à la main, au regard qu’on aurait dit peint par Pierre Soulages : rempli d'une autorité noire et lumineuse. Une jeune femme juive qui raconte sa vie à la première personne, jour après jour, au moment de l'occupation, qui s'adresse à Dieu, qui tombe amoureuse, qui déprime allongée sur son lit, qui couvre des pages de points d'interrogation, qui retombe amoureuse, qui rencontre un certain S., sorte de guide vers elle-même, qui change soudainement, qui s'engage, se demande comment elle s'engage, part le 7 septembre 1943 du camp de transit de Westerbork, d'où elle envoie ses dernières lettres, va au bout d'elle même et s'éteint pour commencer à briller durablement. 

À l'époque, je l'ai lue pour faire plaisir à ma maman. J’ai pensé à regret en refermant ce livre intitulé “Une vie bouleversée” que ma vie à moi n'avait pas été bouleversée. C’était sans compter que ces lettres d'Etty font partie de ces écrits à retardement. Ceux qui après coup, déchargent sur vous un lot de secousses inattendues, régulières et mystérieusement adaptées aux aspérités existentielles que vous traversez.

Etty plus chaude que le climat ? 

Nous sommes en 2018, je traverse une énième phase de solastalgie comme disent les jeunes, et se rappelle à moi cette résistante juive hollandaise qui osait écrire, au crépuscule de sa vie, au beau milieu d’Auschwitz et consciente de ce qui s’y tramait : “je sais déjà tout. Et pourtant je considère cette vie belle et riche de sens. À chaque instant”. …  ? Vous pouvez répéter s’il vous plaît ? Étais-tu folle Etty ? Et si non, COMMENT DONC ? Quelle est ta recette pour chérir, du haut de tes à-peine-trente-ans, ton existence quand les nazis sont sur le point d’y mettre un terme ?

Je la lis donc, entre deux manifs à agiter un carton et un slogan. Et à partir de ce moment-là, les conversations avec elles sont devenues plus régulières, jusqu’à aujourd’hui où il existe un lien de proportionnalité clair entre les tremblements de terre autour de moi et les tête-à-tête avec Etty. Je ne suis visiblement pas le seul dans ce cas : Laure Adler, ARTE, Sophie Galabru comme Georgio sont tombés dedans aussi (ou alors c’est elle, Etty, qui nous est tombée dessus). 

Ma proposition, que je vous propose d'accepter avec une joie débordante : vous partager 5 élans de cette dame que la mort a eu le bonne idée de propulser dans le monde des vivants.

Regarder le monde nous regarder

Alors que notre monde a atteint ces jours-ci un niveau inédit d’horreur, Etty a elle aussi grimpé tout en haut de l’échelle de l’enfer en son temps. Alors Etty, quand tu constates que ça arrive, que c’est là, que ce n’est pas possible quand même mais que si, c’est réel, comment fais-tu pour ne pas exploser ?  

Première étape : elle pose son regard, d’abord sur celui qui commet l’acte. Elle le pose si attentivement qu’elle distingue autre chose derrière l’acte (retirez la mention “Dieu” si vous êtes allergique) : “On a parfois du mal à concevoir et à admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s'infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. Mais je ne m'enferme pas pour autant dans ma chambre, mon Dieu, je continue à tout regarder en face, je ne me sauve devant rien, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j'essaie toujours de retrouver la trace de l'homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. Enseveli parmi les ruines monstrueuses de ses actes absurdes. ... Je regarde ton monde au fond des yeux, mon Dieu, je ne fuis pas la réalité pour me réfugier dans de beaux rêves - je veux dire qu'il y a place pour de beaux rêves à côté de la plus cruelle réalité - et je m'entête à louer ta création, mon Dieu, en dépit de tout !" 

Puis elle élargit son regard, un peu plus : “Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l'unisson de millions d'autres à travers les siècles, tout cela c'est la vie.”

Et enfin elle nous explique dans ce qui pourrait figurer dans un manifeste politique en 2026, comment faire le chemin dans un sens ou dans l’autre, comment partir de nous-mêmes pour aller vers l’ailleurs du monde : “Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-même de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.” ou encore "Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit."

La fort fort lointaine altérité

Pardon d’être indiscret, mais quel âge avez-vous ? Remarquez-vous à mesure que les années passent que des kilomètres s’accumulent entre nous et cet autre classifié “trop différent” ? Trop différente région, religion, parti politique, métier, croyance, parole. À l’approche des élections municipales, présidentielle et législatives, que dirait Etty si on l’interrogeait à ce sujet sur le plateau de RTL ? Elle ne s’y rendrait pas, d’accord, mais peut-être enverrait-elle tout de même quelques mots manuscrits : “À vouloir modeler l'autre sur l'image qu'on se fait de lui, on finit par se heurter à un mur et l'on est toujours trompé, non par l'autre, mais par ses propres exigences.”

Et puis elle n’en dirait pas plus. Elle repartirait sillonner son quartier, ses rues, ses commerces pour poursuivre avec tant de passion les fouilles archéologiques intérieures que l’autre déclenche chez elle : “Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes. Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres.”

Il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes.”

La souffrance, ça fait souffrir

On a beau fuir de toutes nos forces, un jour ou l’autre, la vie réussit à nous coincer dans une ruelle de nos journées avec un petit écriteau “Tu es tout seul”, “Tu es toute seule”. Et alors on s’enfuit à nouveau, on court vers les places noires de monde, on s'enivre de ces autres vies, on se laisse bercer par les voix, on se laisse toucher, brinquebaler, transpercer par leur bruit… et puis le soir venu, tout le monde s’en va et l’écriteau est à nouveau sous nos yeux. La solitude, cette goujate. 

Alors on pleure un peu et on s’assied sur le trottoir. Et Etty passe par là, avec un autre écriteau : “Même si on ne nous laisse qu'une ruelle exiguë à arpenter, au-dessus d'elle il y aura toujours le ciel tout entier.” On lui dit que c’est bien beau mais qu’on n’avait pas du tout ça en tête dans notre plan de carrière, que notre vie sur le papier était censée être étincelante ! Etty réplique : “La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie [...], il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes [...] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse “

Et alors vous vous énervez. Du courage ? C’est horrible la détresse ! Soupeser en permanence le poids de chaînes qui écrasent nos épaules toutes maigres, c’est ça ma vocation ? Haltérophile de la tristesse ? Etty continue : “Je sais comment libérer peu à peu mes forces créatrices des contingences matérielles, de la représentation de la faim, du froid et des périls. Car le grand obstacle, c’est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s’y attachent – on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c’est en la portant que l’on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance – qui n’est pas la souffrance, car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse – il faut la briser. Et en brisant ces représentations qui emprisonnent la vie derrière leurs grilles, on libère en soi-même la vie réelle avec toutes ses forces, et l’on devient capable de supporter la souffrance réelle, dans sa propre vie et dans celle de l’humanité."

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Le sens de l’absurde 

C’est un jeu diablement rigolo. Piochons au hasard trois mots dans le bocal actuel du monde : hop, je tombe sur “Chat GPT” et “JO d’Hiver 2029 dans le désert d’Arabie Saoudite” et “Vladimir Poutine”. Aha ! A toi Etty ! Tu ne joues pas ? Pourquoi donc ? “La vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité ; alors la vie, d'une manière ou d'une autre, forme un ensemble parfait.” - elle m’a calmé direct. 

Unifier, assembler la vie, donc. Et, au-delà même d’accepter de regarder la crise écologique, la guerre à nos portes, la souffrance de ma petite soeur ou mon chômage interminable, essayer, un jour, d’intégrer ce noir à nos journées pour vivre pleinement : “L'éventualité de la mort est intégrée à ma vie ; regarder la mort en face et l'accepter comme partie intégrante de la vie, c'est élargir cette vie. À l'inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l'accepter, c'est le meilleur moyen de ne garder qu'un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie, on se prive d'une vie complète, et en l'accueillant on élargit et on enrichit sa vie.”

À la fin : un grand fond de silence

Ce mois de mars 2026 et ses percées de soleil rappellent le printemps 2020, il y a 6 ans, où une météo exceptionnelle décorait une planète pétrifiée. Aujourd’hui, certains et certaines en rêvent à nouveau de le figer ce monde pour en laisser un autre se réveiller enfin. Celui qui crée, celui qui écoute, celui qui prie, celui qui écrit. Le monde d’Etty, finalement : “Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie. Je voudrais tracer ces quelques mots au pinceau, sur un grand fond de silence.”

Et lorsque ce fond de silence est installé, on réalise avec elle qu’on est au bon endroit. Que vous êtes au bon endroit, là tout de suite en lisant cet article et puis juste après quand vous irez travailler sur un petit tabouret ajustable ou courir avec l’escorte de votre Berger Allemand : “On est chez soi. Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu'on porte tout en soi.”

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