En France, plus de la moitié des moins de 25 ans s’informe par les réseaux sociaux et les chatbots IA. On hésite entre considérer ce chiffre comme parfaitement normal ou hallucinant. Derrière cette généralisation et souvent addiction à ce mode de relation au monde extérieur, il y a un phénomène, en dix lettres. Algorithme. D’où vient cet outil complexe et crucial, héritage de nombreux calculs, découverte et recherches. Ce récit nous permettra, espérons-le, de mieux appréhender son omniprésence dans nos vies.
On commence par la base : c’est quoi un algorithme ? Le mathématicien et historien des sciences Ahmed Djebbar le décrit comme “des procédés standards composés d'une succession d'opérations arithmétiques élémentaires et qui aboutissent à la détermination de la valeur cherchée”. Autrement dit, un tunnel de calculs simples qui aboutissent à un résultat qui, au départ, était tout sauf simple à trouver.
S’il fallait trouver un point de départ à tout ça, il faudrait aller chercher 4 millénaires en arrière, du côté de l’incontournable Mésopotamie, celle qui accompagna vos premiers jours de 6ème avec délectation. Le Code d'Hammurabi, tablette datant de 1750 avant J.-C., c’est l’objet indispensable de l’époque, qui gère tous les flux économiques : Michel qui doit 3 vaches à Yvette, telle tribu qui a 3 années de foin d’avance pour pallier les éventuels manques à venir, etc.
Arrive ensuite le petit génie Euclide d'Alexandrie qui, pépère dans son appart à Alexandrie, rédige un traité fondateur des mathématiques, ses célèbres “Éléments” et nous pond un algorithme permettant de calculer le plus grand commun diviseur (PGCD, lui aussi vous a fait rêver au collège) de deux nombres entiers. Avons-nous déjà à faire avec l’ancêtre d’instagram ? Pas encore tout à fait, faites preuve d’un peu de patience.
Entre le IXe et le Xe siècle, la science est LE sujet à la mode au sein de l'empire musulman. En se basant sur les travaux d’Euclide, Archimède, un certain al-Khwârizmî, mathématicien génial, est à l’origine de la création de l'algèbre, base essentielle aux algorithmes tels que nous les connaissons aujourd’hui. Comme pour le Code d'Hammurabi, son travail à l’époque est tout sauf un délire théorique : c’est en effet pour permettre le partage de l'héritage selon les lois islamiques qu’al-Khwârizmî fait chauffer sa boîte crânienne.
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Le séisme de l’informatique
Un bon temporel nous amène aux portes du monde informatique et devant Alan Turing. En 1936, il développe ce que l’on considère comme le premier ordinateur. Son travail et sa machine sont au service de l'algorithme qui de son côté a toujours le même objectif : trouver une ou plusieurs inconnues de telle équation.
À partir des années 1950, l’informatisation explose. Et aujourd’hui les algorithmes se trouvent partout, changent de visage tout le temps, domptent les logiciels faisant fonctionner nos ordinateurs, appareils électroniques et maintenant nos Intelligences follement Artificielle. De la Mésopotamie, on passe à ChatGPT et Mistral, quoi de plus normal après tout ?
Algorithme et influence
Cet algorithme qui fait le ménage sur mon feed insta est donc le fruit des petits cerveaux agiles de al-Khwârizmî, Leibniz ou Turing, bon, d’accord. Et alors ?
Oublions complètement la Mésopotamie pour entrer de plain-pied dans notre époque moderne. L’algorithme a certes longtemps mijoté dans notre histoire humaine, mais son entrée fracassante dans les recoins de nos vies est relativement récente. Il fut un temps où la machinerie du réseau social était “simple”. Babou43 publiait une photo de son chien en train de faire du ping-pong et sur votre mur s’affichait la photo du chien de Babou43 en train de faire du ping-pong. “J’aime”. GillesDePontarlier écrivait un émouvant “Happy Birthday ma soeur” et sur votre mur s’affichait l’émouvant “Happy Birthday ma soeur” de GillesDePontarlier. “J’adore”.
En 2026, les utilisateurs passent en moyenne 1 heure et 13 minutes par jour sur Instagram (sur Android).
Et puis certaines personnes ont commencé à parler un peu plus fort, à raconter un peu mieux, un peu plus originalement que les autres et à poster sur Internet, elles aussi. Orelsan s’est créé une page sur MySpace, Natoo a fait des blagues sur Youtube, la chanson du Dimanche a sorti la guitare et le Palmashow a enchaîné les sketchs.
Et c’est là que les algorithmes dits “de recommandation” ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux de Meta, sur X ou LinkedIn et ont remplacé le simple déroulé antéchronologique (où le post le plus récent succède au plus ancien). Babou43, comme la sœur de Gilles, ont perdu une bataille. Leurs maigres paroles ont été ensevelies sous le tapis rouge de ceux et celles qu’on a baptisés “influenceurs”. Alors oui, au départ les blagues du Palmashow et le gaming de Squeezie, c’était marrant et ça marchait pas mal. Mais rapidement, tout le monde s’est rendu compte qu’avec un petit coup de sensationnel, une révélation, une polémique, ça marchait encore mieux. Plus le sujet abordé est controversé, plus l'audience grimpe.
Après des millénaires de travail et de recherche, les “algos” ont pris vie sur nos smartphones et renversé nos vies… en quelques décennies. Pas seulement parce qu’on les utilise autant qu’on respire. Ils ont renversé nos vies dans le sens premier du terme : parce qu’un algorithme aujourd’hui favorise ce qui tord le réel, voire ce qui le remplace (les fameuses “vérités alternatives”). Renée DiResta, spécialiste de la lutte contre la désinformation et autrice de “Invisible Rulers” l’explique ainsi : “Créez une tendance, vous en faites une réalité.”
Les pires prisons sont les plus confortables
Que nous le voulions ou non, tant que nous nous informerons par le filtre de ces algorithmes, nous tendrons de plus en plus vers la désinformation.
Les récents événements qui ont éclaté ici et là l’ont prouvé : quelle que soit la thématique (santé publique, politique, économie, écologie, bataille culturelle, etc.), la désinformation est partout. Elle s’habille de 3 couches, toujours les mêmes : un choc pour attirer notre attention, de l’émotion pour la conserver et de la morale pour justifier le nouveau récit proposé. Une fois happé par un contenu, le consommateur docile n’a qu’une envie : partager ce qu’il voit, partager sa peur, son rire, son indignation. C’est en détectant cette sensibilité que l’algorithme s’active pour que le même type de contenu soit ensuite reservi, discrètement mais sûrement, sur un plateau télé ou un short Youtube. Et le militant tiède devient bouillant, pour le meilleur ou pour le pire. Et les fossés se creusent entre nous à mesure que les algorithmes nous caressent dans le sens du poil.
La force de ces algos, c’est qu’ils parviennent, à la fin de l’histoire, à une réalité qui est elle, tout sauf artificielle puisque rapidement portée par les foules. Et la fausse lumière fut. Le pouvoir de la masse va provoquer des manifestations, des conflits, carburant de courants politiques pour qui la science est dangereusement idéologique, les journalistes d’investigation ou les universitaires, des opposants à supprimer.
Et le résultat ne se cantonne pas aux courants platistes. Aujourd’hui, les contenus que nous scrollons quotidiennement nous influencent, donc influencent nos idées, donc notre vote, donc nos dirigeants, donc notre vie. Dans une étude récente coréalisée, par l’économiste Ekaterina Zhuravskaya, on découvre - ô surprise - que le fil algorithmique du réseau social X privilégie les contenus de droite et modifie les choix d’abonnements des utilisateurs. De même, l’affaire Cambridge Analytica a montré comment un nombre astronomique de données personnelles pouvaient être exploitées pour influencer des comportements politiques.
Y a-t-il un pilote dans l’algo ?
Nous sommes en lutte contre des machines que nous alimentons tous et toutes au quotidien.
Et pourtant, il nous faut trouver des portes de sortie. L’autrice Renée DiResta propose, outre l’indispensable travail de prévention et de sensibilisation aux techniques de désinformation, une transformation du rôle de l'audience. Pour elle, nous pourrions être missionnés face à ces algorithmes, par exemple en ayant la possibilité d’appliquer nous-mêmes une modération. Au lieu d’avoir uniquement la possibilité d’aimer ou de partager un contenu, nous pourrions le freiner pour l'empêcher de créer automatiquement une tendance sur un sujet qui nous paraît inutile, voire dangereux.
Ces algos sont eux-mêmes des ficelles tenues par des esprits aux visées bien précises. Exemple parmi d’autres : l’étude de l’économiste Ekaterina Zhuravskaya montre que l’activation du fil “Pour vous” sur X aux Etats-Unis déplace des opinions politiques dans un sens favorable aux Républicains, alors que sa désactivation n’entraîne pas de retour en arrière possible d’après. C’est en ce sens que ce ne sont pas tant les influenceurs et influenceuses qui sont à combattre mais bien les entreprises qui portent ces plateformes. Au début de cette année, Mark Zuckerberg était à la barre d’un procès historique en Californie portant non pas sur la fuite de données ou autres utilisations de nos vies privées mais bien cette fois sur l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux. Les mécanismes d’engagement d’Insta et autres sont mis en cause.
Finissons enfin avec une prise de recul nécessaire. L’enjeu primordial aujourd’hui est clair : il faut sauver le soldat de notre “intégrité cognitive”, c’est-à-dire, “la capacité d’un individu à préserver et contrôler ses processus mentaux. Sa capacité de percevoir, comprendre, raisonner et décider librement” comme le dit le journaliste Bruno Giussani, auteur du Manuel de résistance à l’emprise technologique. Lui appelle à la création collective de nouvelles structures de vérité et de systèmes d’autodéfense cognitive, capables de pouvoir faire circuler de l’information crédible et vérifiable au sein de nos sociétés. Mais qu’est-ce qui est vérifiable ? Le mot “vérité” a-t-il encore du sens ?
Et Giussani d’ajouter : “Quand les liens, les institutions, les lieux de délibération se fragilisent, l’emprise des plateformes augmente. Il faut reconstruire du lien et créer des espaces de discussion collective qui ne soient pas totalement dépendants des plateformes.” Loin du brouillard de l’algorithme, sommes-nous encore capables de lien ?
Sources
- « Les algorithmes ont un impact d’autant plus fort sur nos cerveaux qu’ils se diffusent dans un monde où le tissu social est affaibli » — Le Figaro
- « Si vous lisez ceci, c’est grâce à eux : les premiers algorithmes ont transformé le monde » — Futura Sciences
- « Vous croyez être libre ? Voici comment les algorithmes vous manipulent au quotidien » — Futura Sciences
- « Oui, les algorithmes des réseaux sociaux influencent durablement nos opinions politiques » — Le Monde
