La controverse, remède au conflit ?

La controverse, remède au conflit ?

Est-on encore capable d'écouter et de changer d'avis ? Jean-Luc Verreaux, co-fondateur de l'Institut des Futurs souhaitables a imaginé il y a quelques années les controverses d'utilité publique. Interview.
02 September 2026
5 minutes de lecture

À l'heure où le monde se polarise et se radicalise, l'Institut des Futurs souhaitables a inventé il y a dix ans la controverse d'utilité publique. Un espace où les désaccords deviennent féconds, où l'on se nourrit de pensées qui ne sont pas les nôtres. Rencontre avec Jean-Luc Verreaux.

Avec l'Institut des Futurs souhaitables, vous avez développé les controverses d'utilité publique. C'était quoi l'idée au départ ?

Notre travail s'appuie sur la prospective, une discipline qui, par nature, invite à croiser les regards : scientifiques, philosophiques, humains. C'est Gaston Berger qui a porté cette pensée en France. Pour lui, l'avenir n'est pas à prévoir, il est à construire ; le présent se comprend à la lumière du futur ; et la complexité exige la pluridisciplinarité. En ce moment, on peut dire qu'au niveau complexité, on est servis.

Mais au-delà de ça, il y a un constat qui nous a profondément motivés. On parle souvent d'une France fracturée, socialement, territorialement, politiquement, générationnellement. Toutes ces fractures sont insupportables. Mais il en existe une autre, plus profonde encore, qui les aggrave toutes : la fracture du dialogue. C'est celle-là qu'on a eu envie de combler.

Vous vous êtes appuyés sur quelles pratiques pour construire votre format ?

Dans la plupart des instances existantes il y a dix ans (et souvent encore aujourd'hui), il y avait d'un côté les sachants, de l'autre les profanes. On voulait inventer autre chose : un débat public moins formel, plus participatif, qui ne gomme pas la parole des experts mais ne la laisse pas non plus écraser celle des autres.

On s'est appuyés sur deux grandes sources d'inspiration. D'abord les cartographies de controverses socio-techniques de Bruno Latour, pour exercer l'esprit critique. Ensuite les travaux de Patrick Viveret sur la construction des désaccords. À partir de là, en 2014, on a défini et affiné notre méthodologie. Et en 2015, on a organisé notre première controverse publique : "Les jeunes vont-ils sauver le monde ?" au café de la place de la République à Paris, avec plein d'acteurs de la jeunesse. On l'a reconduite à Bondy, dans le 93, avec le Bondy Blog. C'était vraiment un débat fondateur. Depuis, on en a organisé plus d'une centaine, dans des contextes très variés.

Quelles sont les spécificités de vos controverses ?

Le format a beaucoup évolué, mais l'intention reste la même : offrir une expérience pédagogique à deux niveaux.

Sur le fond d'abord. On veut que les participants entrent vraiment dans la complexité du sujet, que tombent les représentations spontanées, les postures réflexes. On explore la dimension systémique de la problématique, et idéalement, on repart avec l'envie d'en savoir plus. Généralement, à l'issue des controverses, les gens ne se posent plus les mêmes questions qu'en arrivant. C'est bon signe.

Sur la forme ensuite. On veut faire vivre une expérience de débat contradictoire radicalement différente de ce qu'on voit à la télévision ou sur les réseaux sociaux. Un débat préparé, cadré, où des opinions opposées peuvent s'exprimer et surtout où l'on apprend à écouter vraiment. Pas pour être d'accord, mais pour sentir en quoi l'argument de l'autre a sa propre rationalité, en quoi il peut nous toucher.

Ce cheminement permet quelque chose d'assez rare : prendre conscience de ses propres représentations, identifier des points de convergence qu'on ne soupçonnait pas, et dégager enfin les vrais désaccords, ceux qui restent une fois qu'on a mis de côté les malentendus et les postures. L'objectif, au fond, c'est de montrer qu'on peut confronter des opinions sans se déchirer. Et peut-être, pour certains, se réconcilier avec le débat démocratique lui-même.

Concrètement, ça se passe comment ?

Une controverse se déroule en huit étapes. On commence par poser l'intention et le cadre. Chaque participant se positionne ensuite sur une échelle de 0 à 10 par rapport à la question posée (pour ou contre le nucléaire, par exemple) et note ses arguments. Deux intervenants présentent alors leur point de vue, chacun sans être interrompu pendant cinq à dix minutes. Cet exercice les oblige à aller à l'essentiel et contraint les participants à écouter l’autre sans chercher déjà à lui répondre.

Vient ensuite un débat ouvert avec la salle, en format mouvant ou assis, où l'animateur s'efface pour laisser le questionnement des participants guider les échanges. On re-pose enfin la même question au public : les positions ont-elles bougé, et pourquoi ? Un débrief collectif explore ces évolutions. Puis nous listons les points de convergence identifiés pendant les échanges. Cette liste est toujours plus longue qu'on ne le croit. Une fois ces accords posés, les vrais désaccords apparaissent : ils portent rarement sur le fond du sujet, plutôt sur des tensions transverses, temps long contre temps court, changement radical contre petits pas. On conclut en invitant chacun à clarifier, pour lui-même, ses controverses intérieures.

Ces controverses font émerger du débat sans conflit. Est-ce possible sur tous les sujets ?

Pour moi, oui. À partir du moment où un collectif se pose une question, je ne vois pas pourquoi ne pas la mettre en débat. Je préfère ouvrir un sujet pour l'éclairer et sortir des réponses toutes faites plutôt que de l'occulter. La seule vraie question à se poser, c'est : qui ça intéresse, et pour quel objectif ? Si c'est pour mettre en avant des égos surdimensionnés, alors là, il vaut mieux oublier.

Une controverse peut-elle réellement faire évoluer les positions, ou ne fait-elle que renforcer les convictions existantes ?

On a mené une enquête auprès des participants. Les résultats sont parlants : 31 % ont renforcé leur point de vue initial, 27 % ont modéré leur opinion, 10 % ont radicalement changé d'avis, et 18 % n'ont pas évolué. Donc oui, ça bouge et parfois profondément. Mais ce qui m'importe autant que le changement d'opinion, c'est ce que 90 à 95 % des participants déclarent : la controverse leur a donné d'autres idées pour débattre autrement. On réconcilie les gens avec le fait de débattre lui-même, à un moment où 91 % des Français estiment qu'on ne peut plus vraiment le faire.

Notre époque est complexe, politiquement, climatiquement, socialement. Réhabiliter la controverse pourrait-elle aider à apaiser la société ?

Pour réussir les transitions complexes qui sont devant nous, écologique, sociale, démocratique, il est indispensable de se parler, de chercher ensemble, de confronter les idées. Sans dialogue, aucune transition ne sera possible.

Or, quand on écoute les acteurs de la démocratie participative sur les territoires, ils évoquent tous le même trou dans leur raquette : la capacité à organiser des débats qui restent constructifs quand les oppositions sont fortes, quand les désaccords sont profonds, quand le risque de clash est réel. C'est précisément à cela que répondent les controverses d'utilité publique : réapprendre à débattre, tout particulièrement quand on se croit en opposition frontale. Non pas pour gagner le débat comme on gagne un combat, mais pour apprendre de ses contradicteurs.

Au fond, quelle est la vraie ambition de tout ça ?

Rien de moins que réconcilier nos concitoyens avec la démocratie. D'ici 3 ans, on veut former 1 000 animateurs de controverses, en organiser 6 000 partout en France et toucher 240 000 personnes. Mais notre ambition est avant tout qualitative : que chacun reparte avec une meilleure compréhension de la rationalité de ceux qui pensent différemment, que les territoires soient mieux outillés pour réguler leurs tensions, et que des citoyens qui avaient décroché aient à nouveau envie de s'impliquer. En somme, que la controverse devienne une nouvelle culture du vivre ensemble.

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