La démocratie ne meurt pas d'un coup : les signaux faibles à surveiller

La démocratie ne meurt pas d'un coup : les signaux faibles à surveiller

Presse concentrée, contre-pouvoirs fragilisés, associations asphyxiées, débat public confisqué : la démocratie s'use rarement d'un coup, plutôt par petites touches. À l'approche de 2027, voici quatre signaux faibles à repérer.
07 October 2026
10 minutes de lecture

Quand la démocratie vacille, c’est parce que tout l'échafaudage qui la soutient, notamment la liberté de la presse ou le tissu associatif, est attaqué. Quand Umberto Eco parlait de fascisme en 1995, cela donnait ça : “notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour dans chaque partie du monde.” Apprend-on à démasquer ceux et celles qui s’attaquent à la démocratie en France aujourd’hui ? Quels sont les signes concrets de son érosion ?

1. La concentration de la presse

“La clef des libertés civiques d’un peuple est dans la liberté de la presse”. Ces mots sont ceux du député Émile Brachard qui en 1935 défendait devant l’Assemblée nationale l’adoption du premier statut professionnel des journalistes. En 2026, il semble que notre ami Brachard n’ait jamais été aussi trendy. Depuis quelques jours, une pétition circule pour défendre Mediapart et les médias libres. Et ce n’est ni la première ni la dernière que vous voyez passer (et signez ?). De fait, l’inquiétude des sociétés de journalistes, syndicats, associations et collectifs est palpable. En quinze ans, le paysage médiatique de notre pays a été bouleversé. D’un côté le désir de s’informer est accru par la multiplication des outils numériques, de l’autre, la menace quant à la diversité des opinions représentées dans les médias actuels est grandissante.

Aujourd’hui, 90% des quotidiens nationaux et la totalité des chaînes de télévision privée sont détenus par sept grands industriels et financiers

Y a-t-il un pilote de l’avion médiatique ? La réponse s’ébauche en braquant nos yeux sur une poignée de messieurs en costume. Aujourd’hui, 90% des quotidiens nationaux et la totalité des chaînes de télévision privée sont détenus par sept grands industriels et financiers, qui a priori ne sont pas juste des “passionnés de l’information”. S’ils sont là, s’ils injectent des millions dans ce secteur, c’est que les intérêts derrière sont tout aussi colossaux.

Il y a Bouygues qui contrôle TF1, première chaîne de télévision du pays, et six autres chaînes, Arnault et LVMH, premier groupe mondial du luxe, propriétaire de deux quotidiens nationaux, d’une radio et de plusieurs magazines, Bolloré, dont on reparlera et qui avec Vivendi s’étend peu à peu partout (Canal+, CNews et trois autres chaînes, rachat de Prisma, premier groupe français de magazines, la radio avec Europe 1, etc), sans oublier Niel, Dassault et Saadé.

L’État joue dans toute cette histoire un rôle déterminant : la presse française est en effet la plus subventionnée en Europe. Au total, 1 milliard d’euros d’aides publiques sont consacrés à la presse. Exemple parmi d’autres : Bernard Arnault, malgré les 14 milliards d’euros de bénéfice net du groupe LVMH a, en 2022, accaparé la plus grosse partie de ces aides publiques en recevant pour Les Echos et Le Parisien plus de 16 millions d’euros en 2021.

N’y a-t-il là qu’un grand ego-trip, un amour fou pour l’argent ou est-ce véritablement un enjeu pour la santé de notre démocratie ? Il y a malheureusement de fortes chances pour que la réponse penche pour la dernière option.

La démocratie est menacée. Pour des raisons de forme d’une part, à travers les méthodes employées qui poussent à la négation du débat et de la diversité d’opinion propre à l’espace démocratique. En effet, tous ces rachats occasionnent de multiples ingérences, les grands actionnaires faisant valoir dans leurs médias leurs intérêts et positions politiques. Les exemples se suivent et se ressemblent : Hervé Gattegno, directeur du Journal du Dimanche et de Paris-Match est renvoyé par Lagardère et Bolloré, même sort pour Nicolas Barré, directeur de la rédaction du quotidien économique Les Echos dont le visage ne revient plus à Bernard Arnault. Même son de cloche dans les maisons d’édition où l’on a vu récemment Olivier Nora licencié de Grasset par l’indécrottable Vincent Bolloré. C’est ce dernier qui est aussi responsable du départ de la quasi-totalité des journalistes d’I-Télé devenue CNews, des démissions de quatre-vingt-dix salariés d’Europe-1, etc. Finissons avec ce qu’on appelle “les procédures baillons”, des procès en cascade intentés par des hommes d’affaires (Vincent Bolloré en tête) à la suite de publications d’enquêtes, obligeant des titres financièrement fragiles à engager de lourds frais d’avocat et de justice. Objectif ? Dissuader les journalistes d’enquêter.

C’est ensuite sur le fond qu’il faut sonner l’alerte. Le projet politique de ces milliardaires est de moins en moins silencieux. Et c’est notre démocratie qui pourrait en être la cible. Vincent Bolloré par exemple, superstar de ce combat, ne cache pas vouloir imposer à ses rédactions un agenda idéologique d’extrême droite pour qui la démocratie semble de plus en plus un frein à l’exercice plein et entier du pouvoir.

Cette question des médias n’est pas réservée aux professionnels. Cela nous concerne tous et toutes. La liberté de la presse est un bouclier pour préserver notre droit de savoir, comprendre, notre capacité à forger nos connaissances et opinions, précieuse clé pour une authentique délibération démocratique.

2. L'étouffement des contre-pouvoirs

Si le contre-pouvoir médiatique est attaqué de toutes parts, sachez que les autres ne s’en sortent pas beaucoup mieux.

Récemment vous avez vu apparaître sur l’écran de votre téléphone une notification annonçant la nomination d’Amélie de Montchalin au poste de première présidente de la Cour des comptes. Bon. Et puis vous y êtes revenu.e parce que cela posait apparemment problème. En effet, le nouveau rôle de Madame de Montchalin, qui consiste en gros à s’assurer de la bonne gestion financière du pays, semblait en proie à des conflits d’intérêt sérieux (car oui, vous vous en rappelez maintenant, c’est cette même Amélie qui était juste avant ministre de l’action et des comptes publics !)

Le pouvoir de nomination de l’exécutif pour des institutions chargées précisément d’exercer un rôle de contrôle et de garantie des libertés pose question. Quelle utilité pour le Conseil d’Etat, la Cour des comptes, le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l’homme ou encore pour le Contrôleur général des lieux de privation de liberté si à leur tête se retrouvent des copains de ceux et celles qu’ils sont censés avoir à l’œil ? Si les contre-pouvoirs dépendent, dans leur désignation, de l’autorité qu’ils sont censés contrôler, pourquoi donc leur faire confiance ? Que leur restera-t-il d’indépendance , d’impartialité ?

Conséquence directe : la confiance des citoyens et citoyennes s’érode. Ces piliers de la vie de la cité n’en sont plus.

Face à cela, une solution : le droit. Soyons un petit peu théoriques, juste un peu, et rappelons que c’est lui, le droit, qui peut seul faire face à un pouvoir prédateur. Quand la ou le prochain président élu en 2027 sera soumis au droit, à la séparation des pouvoirs, au respect de la hiérarchie des normes, à la sécurité juridique, à l’indépendance de la justice ou encore au respect des droits humains, ce sera pour notre pays tout sauf une perte d’efficacité : cela nous protège de l’arbitraire et dessine les contours de notre précieuse démocratie.

Mais que se passe-t-il si dans ce contexte de concentration des pouvoirs de l'exécutif, de manque d'indépendance de la justice quelqu’un arrive en disant “Tout ce bazar m’empêche de faire ce que je veux, je vais donc le mettre à la poubelle” ? Ce "choc autoritaire" en cas d'arrivée au pouvoir d'une majorité illibérale a été étudié par un rapport d'universitaires spécialistes du droit public écrivait le mardi 22 septembre dernier. Ils y alertent, en se basant sur les exemples de la Hongrie et de la Pologne "où des partis autocrates ont utilisé les faiblesses de leur système juridique pour asseoir leur pouvoir", sur certaines failles de notre système. Parmi eux l'article 16 de la Constitution donnant des "pouvoirs exceptionnels" au président en cas de crise grave “pourraient être utilisés par un gouvernement autoritaire afin de mettre le Parlement de côté, voire le contourner, afin d'entreprendre un processus de régression démocratique et de démantèlement de l'Etat de droit".

3. L'affaiblissement des associations

Le paysage associatif actuel est, disons-le, inquiétant. Les restrictions budgétaires sont partout et poussent de nombreuses structures à réduire la voilure, voire à fermer boutique. Et quand un emploi dans une association est perdu, c’est derrière l’effet papillon : la mobilisation de bénévoles (en moyenne dix fois plus nombreux que les employés) n’étant plus possible, c’est tout l’effet démultiplicateur sur les actions déployées qui s’éteint.

Exemple parmi d’autres, le Secours Catholique envisage un plan social qui pourrait concerner 14% des effectifs, un coup de massue pour le réseau associatif français.

Plus l’échéance de 2027 approche, plus il devient évident que la première urgence du pays est de réapprendre à vivre ensemble, à parler, à échanger même avec ceux et celles qui semblent vivre sur une planète différente de la nôtre. Qui de mieux pour jouer ce rôle de liant que le secteur associatif ? Quand quatre assos lançaient l’Affaire du Siècle en 2018, c’était un espoir démocratique, l’espoir d’un peuple qui peut infléchir la direction prise par le gouvernement qui naissait.

Au-delà de cet essentiel vivre-ensemble, il y a dans un tissu associatif qui tangue, une cascade de conséquences toutes plus graves les unes que les autres et notamment :

  • Les actions concrètement déployées (accès aux soins, hébergement, sécurité alimentaire) auprès de personnes soutenues, souvent un public précaire ou délaissé par les pouvoirs publics qui ne sont plus possibles.
  • Le rôle disons “pédagogique” des associations qui font apparaître les nécessaires évolutions des politiques publiques face aux imperfections des dispositifs existants, ce rôle là ne peut plus avoir lieu. L’État se fige, n’ayant plus accès au terrain et aux besoins réels de sa population (fini les rapports et analyses de Médecins du monde sur la santé des populations précaires, de la Fondation pour le logement sur l’accès à un hébergement digne, des Restos du cœur sur l’accès à une alimentation satisfaisante, du Réseau Action Climat sur les politiques climatiques, etc.)
  • Enfin, c’est le rôle de lanceur d’alerte, voire de contestation saine pour le débat démocratique qui tend à être étouffé quand l’association n’est plus soutenue. Le prisme démocratique met en lumière le rôle crucial des acteurs associatifs dans la collaboration, parfois tendue, avec les décideurs politiques, faisant des associations de précieux artisans d’une démocratie vivante.

4. La confiscation du débat public

La convention citoyenne sur le climat, la pétition Duplomb, les manifestations monstres contre la réforme des retraites, tous ces grands mouvements sociaux ont abouti au mieux à du silence, au pire au 49.3 et à des trahisons. Et ça, ça nous a fait très mal. Néanmoins on a envie de dire que ces mouvements prouvent la vitalité de notre démocratie, le désir d’être entendus et créateurs et créatrices d e nos conditions de vie future. Non ?

La question sous-jacente : sommes-nous fatigués par la démocratie ? Avons-nous la flemme de débattre de notre futur ? Selon un ouvrage collectif “French Democracy in Distress” (Springer 2025) dirigé par Nonna Mayer et Frédéric Gonthier, c’est l’inverse. Notre belle populace, loin d’être lassée de la démocratie, se retrouve coincée face à des élites politiques responsables de restreindre peu à peu les espaces de délibération et de décision.

9 personnes sur 10 considèrent que la démocratie est le meilleur système politique.

Il y aurait non pas une “fatigue démocratique” expression plaquée par le haut sur un “bas” qui lui rêverait - j’en fais partie, et vous ? - d’une véritable réécriture des règles du jeu démocratique. La Une de nombreux médias rapportant le besoin d’autorité, d’”homme fort”, rapportant la “tentation illibérale des électeurs” sont autant de manière de diluer un peu plus la dynamique de fond : nos politiques contribuent tranquillement à restreindre progressivement l’espace du débat démocratique, de la contestation et du contrôle citoyen.

Dans “French Democracy in Distress”, on apprend que neuf personnes sur dix environ considèrent que la démocratie est le meilleur système politique. À cela s’ajoute que près de huit sur dix se disent mal représentés, une large majorité d’entre nous juge que la démocratie “ne fonctionne pas bien”. Les données montrent que même les électeurs et électrices populistes ne semblent pas foncièrement “antidémocrates”. Ils partent du même constat : un rejet de la façon dont la démocratie fonctionne aujourd’hui, ils critiquent le fonctionnement des élites, veulent des réformes… et c’est peut-être là, dans le “comment” qu’il y a à débattre pour ne pas être celui ou celle qui se retrouve pris quand on croyait prendre.

Est-ce donc l’heure de tout changer ? On a envie d’y croire. Dans une cinquième République à l’exécutif tout-puissant, dans une hyper-présidentialisation récente, le Parlement marginalisé et les corps intermédiaires fragilisés poussent la société à crier sa colère par d’autres canaux, dans la rue, sur les réseaux sociaux, ou par le vote protestataire. Tout reste à savoir si ce vote préservera ou non notre démocratie en 2027.

SOURCES :

Enfin une bonne nouvelle !

Finally something good, voilà le titre de la nouvelle exposition de la Gaîté Lyrique pour regarder le monde du côté de ce qui avance. 13 ans après The Happy Show, Stefan Sagmeister, le designer culte des pochettes de Lou Reed, des Rolling Stones, Jay-Z et revient avec une exposition pensée comme « un antidote au vieil adage "c'était mieux avant" ». Chiffres à l'appui, il démontre que l'humanité avance plus qu'on ne le croit, et que mesurer ce chemin parcouru, sans nier les combats du présent, c'est déjà changer de regard.

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