Feriez-vous confiance à l’actu si vous saviez qu'elle risquait d’être influencée par les intérêts d’un négociant en pétrole ? D’un vendeur de montres de luxe ? D’un baron de l’industrie de l’armement ? Bof, hein ? Pourtant, à l’échelle d’un pays, c’est bien ce qu’il se passe : 9 milliardaires se partagent la majorité du paysage médiatique français. Bien sûr, c’est le pluralisme de l'info et la qualité des débats démocratiques qui en prennent un coup. La super nouvelle ? Un village peuplé d'irréductibles médias indé résiste encore et toujours à l'envahisseur. On vous refait le topo, et on vous les présente.
On rembobine
Concentration du paysage médiatique : le contexte
En France, 9 milliardaires possèdent plus de 80% des titres de presse, 8 d’entre eux cumulent 57% de l'audience télé et 3 possèdent 50% des audiences radio. Un club très sélect qui compte Bernard Arnault, Martin Bouygues, la famille Dassault, Xavier Niel, Patrick Drahi, Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, François Pinault et Daniel Kretinsky. Par ici pour apprécier cette concentration spectaculaire avec les yeux.
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Le problème est amplifié par une concentration "verticale". Prenons le cas de figure “Bolloré”. L’industriel ne s’est pas contenté de racheter des médias : il a pris le contrôle de toute la chaîne, de la fabrication de l'opinion à sa diffusion. Il a l'agence d'influence, l'institut de sondage (Havas), la pub (Havas), la radio (Europe 1), la presse (les groupes Lagardère et Prisma Media, qui comprennent entre autres le JDD, Voici, Femme actuelle, Géo, Capital…), la télé (CNews, Canal+), l’édition (Hachette) et bientôt les cinémas UGC.
À cause de la crise qui a frappé les médias de plein fouet, cette concentration a augmenté. En 2026, la presse indép’ française ne représente plus qu’une part infime de l’info. Pas étonnant que la France ne se situe qu’en 25ème position du classement mondial de la liberté de la presse.
Crédits : Le Monde Diplomatique et Acrimed (maj en décembre 2025).
Comment on en est arrivé à confondre le paysage médiatique avec une partie de Monopoly ?
Dans cette super démocratie qu’est la France, on peut légitimement se demander comment on en est arrivés là. Deux causes :
Le modèle économique de la presse est fragile. Enquêtes, illus, maquettes… Produire tout ça coûte très cher et les revenus (abonnements + publicité) ne suffisent plus, notamment depuis le passage au numérique. Dans ce contexte de crise, on conçoit qu’un généreux mécène soit accueilli comme le messie… Mais, spoiler, it’s a TRAP ⚠️⚠️⚠️
Le cadre légal est obsolète. Il date de la loi Léotard, votée en 1986 à une époque où internet n'existait pas. Dans le calcul des seuils anti-concentration, cette loi ne prend en compte que la presse quotidienne, un critère contourné par plein d’hebdos de nos jours. Beaucoup disent que le modèle allemand, basé sur l’audience réelle, est plus pertinent.
Pourquoi les milliardaires kiffent racheter des médias ?
C’est vrai ça, qu’est-ce qu’un business man matrixé par la thune (a priori) peut gagner en plaçant son argent dans des médias déficitaires ?
- Une image lustrée auprès du grand public, même pour Xavier Niel, le plus “cool” des milliardaires, dont la réput’ était quelque peu sulfureuse jusqu'à son rachat du Monde.
- L’influence à des fins économiques, la presse n’étant jamais leur biz principal. À la clé : des conflits d'intérêts structurels, car l’info devient une chambre d’écho de leurs intérêts financiers.
- Un espace pour infuser ses idées… voire mener un véritable combat civilisationnel où l'extrême droite se tape souvent l'incruste. Un vrai souci, amplifié, de notre point de vue, par le fait qu’un milliardaire est très rarement de gauche. Y’a bien quelques progressistes dans le tas (comme Matthieu Pigasse, ancien patron de Lazard et proprio des Inrockuptibles et de Radio Nova), mais la contre-attaque ne suffit pas.
Dernier exemple en date ? Le rachat de Challenges par LVMH en décembre 2025, qui ferait de Bernard Arnault le patron de 90% de la presse économique. Ni une ni deux, la ligne édito a viré vers la promotion d’une économie libérale de marché, malgré une grève inédite.
La résistance
Selon le syndic’ de la presse et de l’information indépendante (SPIIL), un média indé revendique transparence, indépendance et autonomie face à toute pression d’ordres politique, économique ou idéologique. Tout ça dans le respect de la Charte de Munich qui distingue les droits et les devoirs des journalistes depuis 1971.
Sans pub ni actionnaire, ces médias-là sont libres de couvrir ce que les grands groupes préfèrent passer sous silence. Comme le climat et l’écologie, qui occupent… 2% du temps d'antenne sur les médias tradis, avec une chute documentée depuis 2023.
Leur modèle ? Des abonnements et des dons, mais pas que. La plupart rivalisent d’inventivité pour consolider leur modèle éco avec la vente de produits dérivés très stylés, l'organisation d'événements ou l'édition de bouquins.
Ça reste méga-tendax pour beaucoup, mais les solutions se multiplient. L’idée derrière la création de Coop-médias en 2023 ? Mutualiser moyens structurels (juridiques, comptables, RH…) et financiers pour aider ces médias indé. Début 2026, cette structure compte environ 50 adhérents dont StreetPress, Blast et Basta!
Notre top 10
Pas question de vous balancer toutes ces infos sans vous glisser quelques réf’. Voici une liste absolument pas exhaustive, et pas plus triée par ordre de préférence.
MÉDIAPART
- La petite histoire : Créé en 2007 par Edwy Plenel, ex-journaliste au Monde, Médiapart n'a plus aucun actionnaire et appartient au Fonds pour une Presse Libre, non lucratif.
- La ligne édito : Média d'investigation de référence, financé 100% par abonnements. De l’affaire Sarkozy Kadhafi à l’affaire Benalla, il a révélé moult scandales politiques.
- Commu : avec 4,4 millions de visiteurs par mois et plus de 230 000 abonnés, c’est LE mastodonte du secteur.
- Porte d'entrée : 15 enquêtes emblématiques en dessins
REPORTERRE
- La petite histoire : Fondé par le journaliste Hervé Kempf, ex-Monde et ex-Courrier Inter, Reporterre est une asso loi 1901. L’accès 100% gratuit vaut à ses articles phares 300 à 400 000 lectures.
- La ligne édito : L'écologie de terrain à travers le changement climatique, les mutations de la biodiversité et les luttes locales comme les ZAD ou les méga-bassines.
- Commu : environ 53 000 donateurs réguliers.
- Porte d'entrée : https://reporterre.net (et on te conseille ses newsletters).
ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES
- La petite histoire : Né en 1980 sous forme d’asso avant de se transformer en Scop en 1984, c'est un des tout premiers médias coopératifs français.
- La ligne édito : Un décryptage pédagogique de l'économie et du social, loin du jargon financier classique.
- Commu : plus de 600 000 lecteurs mensuels, ce qui en fait le 2ème mensuel économique le plus lu en France.
- Porte d'entrée : https://www.alternatives-economiques.fr/
BLAST
- La petite histoire : web TV lancé en 2021 par Denis Robert, ex-Libération connu pour son enquête sur l'affaire Clearstream, qui lui a valu des procès en diffamation dont il est sorti acquitté.
- La ligne édito : Décryptage des luttes sociales, économiques, environnementales, culturelles et politiques à travers des reportages et des interviews engagées, et souvent plus creusées que sur les médias mainstream. Parmi ses atouts : les personnalités-stars qui composent la rédac (Salomé Saqué, Paloma Moritz…).
- Commu : plus de 2 millions d’abonnés
- Porte d'entrée : https://www.youtube.com/@blastinfo
VERT LE MÉDIA
- La petite histoire : Lancée en 2019-2020 par Loup Espargilière et Juliette Quef en plein confinement, cette simple newsletter est devenue un média écolo de premier plan.
- La ligne édito : L'écologie traitée de façon concrète et pédagogique, avec un ton punchy et accessible.
- Commu : 564 000 abos sur Insta, 127 000 sur LinkedIn et 150 000 à leur newsletter.
- Porte d'entrée : https://vert.eco
POLITIS
- La petite histoire : Fondé en 1988 par Bernard Langlois, journaliste alter-mondialiste et ex-présentateur du JT d’Antenne 2, l’hebdo Politis est devenue une coopérative en 2024 après des années de fragilité financière. Un vieux de la vieille.
- La ligne édito : Point de vue analytique et engagé sur l'actualité politique, écologique et sociale.
- Commu : 72 000 abos Insta + un tirage avoisinant les 15 000 exemplaires en 2023.
- Porte d'entrée : https://www.politis.fr/
BASTA!
- La petite histoire : Lancé en 2008 par Ivan du Roy et Eros Sana, journalistes écolos et altermondialistes, le média est piloté par l'association Alter-médias.
- La ligne édito : Des enquêtes sociales et environnementales sur les conditions de travail, les violences policières, l'agro-industrie et le lobbying.
- Commu : plus de 70 000 abonnés et 5 000 donateurs annuels, pour un accès 100% gratuit et sans pub.
- Porte d'entrée : https://basta.media/ + et leur Observatoire des multinationales
FRUSTRATION
- La petite histoire : co-créé en 2013 par le sociologue Nicolas Framont, d'abord en revue papier trimestrielle avant de passer 100% web.
- La ligne édito : Critique sociale et lutte des classes version XXIe siècle, sans demi-mesure.
- Commu : 116 000 abonnés sur Insta et un tirage avoisinant les 10 000 exemplaires pour son journal papier annuel.
- Porte d'entrée : https://frustrationmagazine.fr
STREETPRESS
- La petite histoire : Créé en 2009 par Johan Weisz-Myara, aka le “calife” de StreetPress, ex-étudiant d’école de commerce qui voulait devenir grand reporter.
- La ligne édito : Actu et investigation politique, lutte contre l’extrême droite et ses réseaux, cultures urbaines à destination des 20-35 ans.
- Commu : 400 000 abos sur Insta.
- Porte d'entrée : https://www.streetpress.com/
BON POTE
- La petite histoire : Blog lancé en 2018 par Thomas Wagner, financier reconverti, devenu un vrai média en 2020.
- La ligne édito : Une vulgarisation scientifique très documentée sur le climat, pensée pour toucher un public plus large que la bulle écolo.
- Commu : Plus de 35 000 abos sur Instagram et 232 000 sur LinkedIn dès 2022.
- Porte d'entrée : https://bonpote.com
Dans un pays où la liberté d'expression semble aller de soi, s'inquiéter de la concentration des médias peut sonner comme une angoisse de bobo parano. Sauf que non : les médias indé sont de plus en plus les seuls garants d'une info libre et de qualité. Leur modèle reste fragile, alors on vous le dit et redit : choisissez votre chouchou, et abonnez-vous.
Notre top 10 n’en représentant qu’une infime partie, on vous glisse quelques ref’ supplémentaires :
- Médiacités, média d’investigation à l’échelle locale
- Les Jours, média d’investigation qui donne de la mémoire et du fond à l’actualité.
- La Brêche, média d’enquête et d’investigation sur les sujets environnementaux, technologiques, et de santé publique
- Histoires crépues, média décolonial traitant notamment du racisme
- Socialter, magazine de critique radicale et alternative sur les sujets de société et environnementaux
- Grünt, média rap qui appelle à faire barrage à l’extrême droite en organisant une tournée dans le cadres des municipales 2026
- Climax, fanzine papier qui mise sur l'humour et le récit plutôt que sur l'injonction anxiogène, l’anti-thèse du catastrophisme écolo
Source
L'effet Matilda désigne la minimisation des contributions des femmes scientifiques au profit de leurs homologues masculins.
- Climax : On ne peut plus rien lire
- Radio France : Médias indépendants : quelle riposte face à la concentration ?
- Le portail des médias indépendants
- Coop médias
- Le Monde : Coop-médias, une coopérative pour aider les médias indépendants
- La Relève et la Peste : 9 milliardaires détiennent 90% de la presse française
- Reporters sans frontières