J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Le “On n’a pas essayé l’extrême droite” est désormais galvaudé, bon à déposer délicatement dans le bac de compost. Le RN a été “essayé”. Il est en effet à la tête d’une dizaine d’équipes municipales depuis un voire deux mandats pour certaines communes. L’occasion de s’asseoir face à toutes celles et ceux qui sont tentés par le vote bleu marine, et de leur dire “Il faut qu’on parle”. Il faut qu’on parle, il faut qu’on fasse le bilan, il faut qu’on mette les mains dans le cambouis du réel pour connaître l’ambiance quand ces communes-là, après 6 ou 12 ans d’exercice du pouvoir. Voyage inconfortable en vue.
“Quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins”, c’est au son de la voix d’Yves Montand que je vous embarque sur les routes de France pour tenter ensemble de voir à quoi pourrait ressembler le futur de votre commune si celle-ci décidait, en mars 2026, d’opter pour une liste défendant les idées d’extrême droite. “Pas si pire”, “ça ne changera rien” dites-vous ? Pas si sûr. Pas si anodin, peut-être. N’oubliez pas votre pique-nique, on va faire des kilomètres dans l’espace (entre grand nord et grand sud) et le temps.
Photo : Philippe Laurenson
Salle ambiance au conseil municipal
Je vous propose d’entamer notre voyage chez vous. Asseyez-vous sur l’un de ces fauteuils rouges de la mairie de votre ville. S’y déroulent des conseils municipaux réguliers, sommets glorieux de la démocratie locale, fête de la parole, du débat et des morceaux de comté (si vous avez de la chance). Ne perdez pas de vue cette image. Et filons désormais en mars 2026. Votre mairie a basculé vers une mairie aux idées droites cramoisies.
Au départ, rien ne change. Et puis, dès le premier conseil, l’ambiance se crispe. À l’image de la ville d’Orange, où nous nous rendons de ce pas. C’est là-bas, dans le Vaucluse, que le maire Yann Bompard a été condamné à cinq ans d'inéligibilité avec exécution provisoire et 18 mois de prison avec sursis pour avoir occupé un emploi fictif de collaborateur parlementaire. Un phénomène assez tendance ces jours-ci dans le milieu. Si vous faites un tour dans leurs fauteuils rouges à eux, vous découvrirez que la parole n’y est plus vraiment libre. Lors d’un conseil municipal du 23 novembre 2017, le maire orangeois décide de suspendre la séance dès que l’opposition prend “trop longtemps” ou de façon “intempestive” la parole. Il donne même un blâme à l’une de ses représentantes. Enter
Ce même monsieur, ou son père on ne sait plus trop, communiquait d’ailleurs ainsi sur les panneaux d’information électroniques municipaux : “Suite aux débordements aux conseils municipaux, le maire procédera directement au vote chaque fois que l’opposition lui déniera le droit de répondre.” C’est vrai que ça peut être agaçant ces gens qui parlent pour vous contredire. some
Vous serez donc probablement confronté·e à ce que l’on peut appeler des surprises démocratiques. Des “solutions” pour éviter les éléments perturbateurs. Anecdote éloquente se déroulant à Fréjus (Var, 53 000 habitant·es), dans un autre espace démocratique important de nos communes, le conseil de quartier. Le maire, David Rachline, a décidé de désigner lui-même les membres de ces conseils de quartier, précédemment tirés au sort. Les surprises sont aussi parfois habillées de mots, c’est ce qu’ont fait Steeve Briois et son équipe à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) dans le numéro de juin 2025 du magazine municipal, en insultant les élus du personnel du syndicat Sud qui ont eu le malheur d’organiser un rassemblement devant la mairie le 1er mai. Parfois, la violence est même distribuée au sein même de l’équipe de la majorité. Comme à Cogolin, dans le Var où le maire RN Marc-Étienne Lansade s’est récemment vanté d’être “hors-la-loi”. L’info a été révélée par le dévoilement de plusieurs heures d’enregistrements de conversations téléphoniques datant de 2017. Il y parle menaces, chantages et mépris même pour sa propre équipe “liste de débiles que je trimbale”. text.
Très sympa, le pot d’après-conseil. Très, très sympa.
Le lien humain, espace menacé
Puisqu’on en est aux confidences à propos des liens entre animaux sociaux et que vous me posez des questions sur ces partis qui se disent “proches du peuple”, des “vrais gens” alors j’enchaine. Sur la papier, vous me l’avez dit, vous êtes emballé·e par le débat et la confrontation entre élus aux idées parfois diamétralement opposées. Il est là le sel de la démocratie, de la créativité politique… sauf quand le bruit recouvre les idées, non ?
Pour m’expliquer, je vous emmène si vous le voulez bien - et après on fait une première pause pique-nique - à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Le 6 février 2018, le Parlement européen a levé l’immunité parlementaire de Steeve Briois pour permettre des poursuites pour des propos qualifiés d’injures publiques. Ne rentrons pas dans les détails parce que cela ne nous élèvera pas beaucoup mais disons que c’est surtout sur Facebook que les élus d’opposition David Noël (PCF) et Marine Tondelier (Les Ecologistes) ont été violemment attaqués. ..
Quant aux équipes techniques, prévenez les vôtres que cela pourrait secouer. Et je vous permets de déballer votre sandwich, oui. Allons pendant ce temps à Beaucaire dans le Gard où en 2022, Mediapart révélait de nombreux cas de souffrance à la mairie, en raison de la réduction des effectifs par le maire Julien Sanchez et du comportement d’un militant d’extrême droite.”La dernière fois que j’ai abordé le sujet en conseil municipal, Julien Sanchez a répondu : “Qu’ils partent !”” relate Charles Menard, élu d’opposition de gauche. Dans la commune varoise du Luc, Pascal Verrelle en est à son quatrième directeur général des services. Et il s’est lui augmenté de 350 euros par mois. Même générosité de soi à soi à Mantes-la-Ville, (Yvelines), où le maire RN a augmenté, en juin 2017, son indemnité de 7 %. (Ajoutez à cela ses indemnités de conseiller régional et d’élu à la communauté urbaine, vous trouverez un total mensuel brut de 7350 euros). En parallèle, l’opposition crie au scandale : “le maire, en trois ans, a divisé les subventions aux associations par deux, baissé le nombre d’agents municipaux de près de 20 %”.
Photo : Cyril Bitton - French Politics pour Le Monde
Asso, mon amour
Vous avez mangé votre petit sandwich houmous - tomates séchées (sans m’en proposer, est-ce donc que vous aussi, vous commencez à oublier les autres ?) et je vous propose désormais de songer au cœur battant de toutes les communes : les associations.
Retournons chez vous et déambulons digestivement dans votre rue préférée, celle du centre, tapissée de ces petits pavés que vous avez maintes fois aimés sous le soleil, maudits sous la pluie. Et puis votre regard se fixe soudain sur les locaux de vos orgas préférées. Petit malaise. Vous sentez bien le sort qui pourrait leur être réservé, n’est-ce pas ? Les cibles sont parfaites. Voyez Orange, le centre d’hébergement d’urgence et le syndicat CGT ont perdu leurs subventions suite à une décision municipale. David Rachline et son équipe ont récemment fermé le dernier centre social à Fréjus. Steeve Briois à Hénin-Beaumont, encore lui, a supprimé à la Ligue des droits de l’homme (LDH) son local et ses financements. Au Pontet (Vaucluse), dès le début de son premier mandat, Joris Hébrard a aussi baissé les aides du centre communal d’action sociale (CCAS). Dans la famille des excités, il y a aussi Fabien Engelmann qui à Hayange en Moselle a tout simplement coupé l’électricité et le chauffage du Secours populaire (qu’elle considère comme une association “politisée et pro-migrants”, la tuile), tout en lui ordonnant de quitter les locaux appartenant à la ville qu’elle occupait depuis 2005. Depuis, les procès se sont enchaînés, peu reluisants. Retournons maintenant vers Mantes-la-Ville où Cyril Nauth supprime des structures d’aides sociales (CVS, missions locales pour l’emploi...) et des subventions aux associations (FC-Mantois, LDH, le Comité des fêtes, l’école d’arts plastiques...) dont il aimerait réduire les activités. L’argument avancé est toujours le même : rigueur budgétaire, gestion exemplaire, papa de famille rassurant (et donc réduction des agents - et services - publics), il est top ce Cyril.
À Hayange en Moselle, le maire a tout simplement coupé l’électricité et le chauffage du Secours populaire.
Ces assos sont “marquées”, dites-vous ? Trop engagées ? Et celle de Beaucaire dont on a aussi déjà parlé ? Là-bas Julien Sanchez a supprimé les subventions de l’Amicale des sapeurs-pompiers et de la Ligue de l’enseignement, ou baissé les curseurs, drastiquement, des subventions des clubs de football, de baseball ou de handball (entre 5 000 et 40 000 euros de financement en moins). On a connu moins gauchiste que ça… Heureusement “il y a eu pas mal d’associations de sports de combat de créées” signale Laure Cordelet, présidente de l’association Action citoyenne antiraciste antifasciste Beaucaire. À la bonne heure.
Cultivons notre culture, mais pas maintenant
Insistons sur le secteur de la culture et dézoomons un instant de l’échelon local. Si vous aimez danser, jouer, peindre, chanter, il est nécessaire de se pencher sur le lien entre la droite dure face à la mollesse évidente des saltimbanques. Au niveau national, culture rime fortement avec économies. Marion Maréchal a déclaré être “pour la suppression des régimes spéciaux notamment celui des intermittents du spectacle qui coûte un milliard d’euros par an. Il est ruineux et n’existe nulle part ailleurs en Europe.” Autre piqûre de rappel : Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2022, et Jordan Bardella aux législatives de 2024, prévoyaient la privatisation du service public audiovisuel français, notamment Radio France et France Télévisions. Et le sujet n’a malheureusement pas fini de faire couler de l’encre (voire les enquêtes complètes du Collectif Corps et Graphies à ce sujet).
Nouveau concept : le service publiquement privé
C’est l’heure du goûter. Des fruits secs, un kiwi et 3 spéculoos au petit épeautre, ça vous ira ?
Continuons notre travail de projection de votre future commune et arrêtons-nous maintenant devant tout ce qui commence par “service” et finit par “public”. Par “privé” pardon. Parce que oui, ça risque de finir comme ça pour vous aussi.
Une mairie RN, c’est une mairie qui privatise (beaucoup). Vous voyez cette crèche où vous comptiez mettre votre enfant parce que les tarifs y étaient abordables ? Cela pourrait se corser. Comme à Perpignan (Pyrénées-Orientales, 122 000 habitant·es) où Louis Aliot a vendu l’une des plus grandes crèches de la ville (85 berceaux) à la rentrée 2023.
Vous voyez votre piscine où vous alliez avec votre maillot de bain Franklin tous les mercredis après-midi ? Elle pourrait vous filer entre les orteils si votre commune imite la mairie de Hénin-Beaumont qui a privatisé la piscine rénovée et tout juste inaugurée. Le résultat est une douche glaciale : + 60 % sur le prix du billet pour faire un plongeon.
Vous voyez cette école que vous adoriez dans votre plus tendre enfance ? Elle n’est pas bien en forme. À Perpignan encore, la CGT a dénoncé les mauvaises conditions d’accueil des enfants, en pointant la vétusté de certains bâtiments et la sous-dotation en moyens financiers et humains. En parlant d’école, au Pontet (Vaucluse), dès le début de son premier mandat, Joris Hébrard a mis fin à la gratuité de la garderie du soir et de la cantine pour les familles les plus démunies.
Où va tout cet argent ? Dans le dossier avec écrit en gros “SECURITE” dessus ? Peut-être. Julien Sanchez a doublé les effectifs de sa police en deux mandats, avec un objectif de 25 agent·es pour cette année. Le maire de Béziers les a lui quasiment quadruplés (d’une trentaine en 2014 à 116 aujourd’hui). Enfin à Perpignan, on dénombre 192 agent·es, deuxième ville française pour le nombre de policiers et policières par habitant·e.
Le racisme en fête
La journée commence à être longue, il y a néanmoins un point qu’on ne peut ignorer. Dans Anastasia, ce formidable dessin animé, ma scène préférée est celle où les habitants chantent et dansent “Qu’est-ce qu’on dit, qu’est-ce qu’on chuchote à Saint Pétersbourg ?”. Que dira-t-on, que chuchotera-t-on dans votre ville sous couvercle RN ? Sera-ce “l’œuvre coloniale” française en Algérie, célébrée (célébration elle-même financée) par Louis Aliot, qui sera chuchotée, puis chantonnée, puis criée sans honte ? Sera-ce le festival de Beaucaire et Julien Sanchez qui impose du porc tous les lundis dans les cantines scolaires ? Ou y aura-t-il des démonstrations de haine comme à Mantes-la-Ville où Cyril Nauth refuse toutes les demandes de permis de construire d’une mosquée et d’un centre culturel musulman ? Enfin, votre commune imitera-t-elle Le Luc de Pascal Verrelle qui a fait adopter en 2016 par le conseil une charte : “Ma commune sans migrant” ?
Leur maison brûle encore plus
Vous avez désormais une bonne vision du paysage communal une fois les idées réactionnaires installées. Reste enfin un petit détail. La question écologique. La démonstration va vous paraître limpide et ce sera la dernière.
Petit 1. Au plan écologique, personne ne le nie, ce sont les maires qui pèsent dans le game. Transports en commun, gestion des déchets, espaces verts logements, rénovation thermique et matériaux de construction, PLU… tous ces sujets hautement inflammables, sans jeu de mot, c’est la mairie qui gère. Et ce ne sont pas des écoterroristes qui le disent : pour l’Association des maires de France et son vice-président Jean-François Vigier, la transition écologique doit “être une priorité absolue”.
Petit 2. Il se trouve que certains départements comme le Var ou les Alpes-Maritimes font face à des dérèglements climatiques de plus en plus violents : canicules de plus en plus intenses et longues, tensions sur la ressource en eau, incendies, érosion du sol et les glissements de terrain. Le Var en particulier est le département métropolitain le plus exposé à l’érosion du littoral, avec plus de 400 logements menacés à l’horizon 2050 (d’après un rapport du centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). Et plus globalement, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur compte plus de 80 % de sa population en zone urbaine, et est donc particulièrement touchée par les fortes chaleurs et les nuits tropicales. Dramatique.
Petit 3. C’est justement dans ces départements que les idées d’extrême droite ont le vent en poupe, que les Alpes-Maritimes comptent imiter le Var et envoyer des listes RN lors des prochaines élections.
Petit 4. La logique de tout ça serait donc de voir surgir des programmes de ces listes candidates, de nombreuses mesures prenant la mesure de cette crise sans précédent. Et, surprise bouleversante, il n’en est rien. On parle parfois de “localisme”, voilà à peu près tout. S’il s’agissait d’animaux, la lutte contre l’insécurité serait un éléphant à trois têtes et l’écologie une fourmi sans pattes. Aucune des priorités déjà publiées ne mentionne les défis climatiques du territoire.
Cela a au moins le mérite de refléter la réalité des derniers mandats. David Rachline mène “une guérilla judiciaire pour expulser de son local le Comité de défense des intérêts de Fréjus-Plage, parce que cette association vieille de près de 100 ans se bat contre ses projets d’urbanisation” explique par exemple un représentant du Forum républicain. Dans le Var à Cogolin, Marc-Étienne Lansade permettait à la régie municipale du port des Marines de Cogolin de faire l’acquisition d’un ensemble immobilier pour 3 millions d’euros afin d’y installer un yacht-club (emprunt de 6 millions à la clé, ce n’est donc (toujours pas) la fin de l’abondance). Et si vous voulez être non-rassuré jusqu’au bout, écoutez les mots d’un des élus d’extrême droite de Toulon, Amaury Navarranne, qui nous explique que le réchauffement climatique n’est qu’un “cycle de notre Univers, de notre monde” et qu’on n’a rien à voir avec tout ça. En
Conclusion : en cas de mauvaise nouvelle en mars 2026, votre commune ne sera qu’un miroir rétréci de ce qui se passe nationalement. Elle ne fera que suivre les directives d’un parti qui a par exemple barré la route à l’objectif zéro artificialisation nette ou qui en 2023 a déposé une proposition de loi visant à supprimer l’obligation de rénovation des passoires thermiques (prévue par l’article 160 de la loi Climat et résilience).
Nous n’écrirons plus jamais d’autre article comme celui-là
Servez-vous une tisane et faisons le bilan avec plein de mots clés, le premier qui n’en a plus a perdu :
- Dégradation des services publics,
- Attaques du secteur social,
- Abandon des quartiers populaires,
- Désengagement des politiques de la ville,
- Étouffement de la contestation,
- Allergie aux assos,
- Racisme et xénophobie,
- Renforcement des forces de polices pour assurer l’ambiance du tout,
- Perdu !
Quoique, non. Le temps perdu n’est plus à l’ordre du jour. Ceci est le premier et dernier article que nous écrirons au sujet des idées, partis, élus et représentants de l’extrême droite en France. Être lucide sur le réel et sur la progression des forces contestataires est inévitable. En faire une idée fixe, un réflexe, une réaction est une menace plus grande encore : elle éteint la créativité, elle leur donne raison, elle met en lumière des idées qui figent, qui brisent, qui cassent.
Passons donc au plus intéressant : la campagne qui invente, imagine, enthousiasme et écrase par sa fraicheur démocratique toutes les peurs sur son passage. On a deux mois deux mois ?), TOP CHRONO.
Ressources :
paumé·es dans mes municipales
Une élection ne fait pas le printemps mais deux peuvent dessiner un nouveau paysage communal. Les 15 et 22 mars prochains, rendez-vous aux urnes pour élire votre maire ou mairesse dans l’une des 34 875 communes. Et en attendant, voici plein de contenus pour savoir qui, que, quoi, comment. C’est parti ?




