Huit lettres, neuf chiffres, un arc-en-ciel un peu cabossé. Entre mariages gays qui se multiplient et lois qui bâillonnent l’expression du mouvement, on te livre sans langue de bois un petit état des lieux des droits LGBTQIA+ dans le monde.
Chaque mois de juin, le logo de ta banque et ta boîte de céréales se parent d’un arc-en-ciel pour fêter le mois des Fiertés. T’es peut-être archi documentée sur la question. Mais t’as peut-être aussi hoché la tête devant un sigle qui s’allonge, sans trop oser demander ce que veut dire le “A” à ton incollable BFF. Pas de panique. On commence par l’abécédaire, puis on fait le tour du monde en neuf chiffres.
De L à +, l’alphabet qui s’allonge
Allez, un peu d’histoire. Ce sigle, qui décrit aujourd’hui la diversité des identités de genre et orientations sexuelles, naît à la fin des années 1980 sous la forme LGB (ou GLB, selon qui tenait le stylo).
L comme lesbienne. Femme attirée par les femmes (jamais inutile de re-préciser…). De toutes les lettres de l’acronyme LGBTQ, le L fut le premier à voir le jour. Il nous vient de l’œuvre de Sappho, poétesse grecque de l’Antiquité originaire de l’île de Lesbos, et autrice de poèmes très explicites quant à son attirance pour d’autres femmes. Dans les années 70, les lesbiennes revendiquent leur propre mot et et dès les années 80, le sigle LGB remplace “gay”, le terme parapluie.
G comme gay. Homme attiré par les hommes. À l’origine, le mot est français : au Moyen Âge, « gai » veut déjà dire joyeux, insouciant. Les Anglais nous le piquent vers le XIIIe siècle… puis il se dévergonde. Au XVIIe siècle, une “gay house” désigne une maison close. Dans les années 1930, il devient un mot de passe entre homosexuels américains, pour se reconnaître sans se griller. Après les émeutes de Stonewall en 1969, la commu en fait un étendard en rejet du terme “homosexuel”, connoté médical, qui en faisait une maladie. Les gays ne se cachent plus : ils défilent.
B comme bi. Personne attirée par plus d’un genre : masculin, féminin, non-binaire... Dès 1948, le sexologue Alfred Kinsey bouscule tout en classant l’humanité sur une échelle de 0 à 6. Le message : la sexualité, c’est rarement blanc ou noir. Son boulot a été prolongé par Klein dans sa grille d'orientation sexuelle.
Les manifestant·es à Central Park à New York le 28 juin 1970 lors de la première Gay Pride - Diana Davies/The New York Public Library
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T comme trans. Une personne dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance, qu’elle procède ou non une transition ou un changement d’apparence. La lettre a rejoint le sigle LGB dans les années 90, à l’époque où la militante Leslie Feinberg fait de “transgenre” un mot de ralliement.
Q comme “queer” ou “questioning”. Pour qui ne se reconnaît pas dans les cases hétéro ou cisgenres. Cet adjectif, qui voulait dire “bizarre” en anglais, est devenu une insulte homophobe à la fin du XIXème siècle. En 1990 à New York, le collectif Queer Nation retourne le stigmate comme une crêpe. Q rejoint le sigle au début des années 2000.
I comme intersexe. Personne née avec des caractéristiques sexuelles (chromosomes, hormones, organes…) qui ne rentrent pas dans les cases mâle ou femelle. Ce n’est peut-être pas aussi rare que tu ne le crois : selon l’ONU, ça représente jusqu’à 1,7 % des naissances.
A comme asexuel·le (mais aussi aromantique ou agenre). Personne qui n’a que très peu ou pas d’attirance sexuelle. La commu s’est structurée en ligne autour du forum AVEN (Asexual Visibility and Education Network), créé en 2001 par un étudiant américain.
+ comme tout le reste. Les pansexuel·les, les non-binaires… Le +, c’est la promesse que la liste est infinie. Comme une grande respiration pour celles et ceux qui ne se retrouvaient dans aucune case.
Ce qui avance
1. 2 pays sur 3 ne criminalisent plus l’homosexualité.
En 1990, 113 pays l’interdisaient. Fin 2025, ils ne sont plus que 64 sur 193 pays. Le hic ? Ce compteur est remonté, une première en dix ans. Le Burkina Faso et Trinité-et-Tobago ont fait machine arrière, et rebelote en juin 2026 avec le Niger. D’autres mauvaises nouvelles : 7 États prévoient toujours la peine de mort, tandis que 5 autres pourraient l’appliquer sans que leur loi le dise noir sur blanc.
Les acteurs Apiwat “Porsch” Apiwatsayree et Sappanyoo “Arm” Panatkool, en Thaïlande, en 2025. — © CHANAKARN LAOSARAKHAM / AFP
2. Le mariage pour tous·tes, de 1 à 37 pays en 25 ans.
En 2001, les Pays-Bas ouvrent le bal. La France suit en 2013, 14ème pays du monde à l’autoriser. En janvier 2025, le Liechtenstein et la Thaïlande, pionnière en Asie du Sud-Est, sont les derniers à avoir rejoint la liste.
Le petit bémol ? Ces 37 pays se situent presque tous en Europe ou dans les Amériques. Au-delà de ces frontières, on les compte littéralement sur les doigts d’une main (Australie, Nouvelle-Zélande, Thaïlande, Afrique du Sud et Taïwan).
Manifestation à Nicosie, en mai 2023. — © Petros Karadjias / AP
3. Les thérapies de conversion interdites dans 16 pays
Électrochocs, méditation forcée, stages de “guérison”, isolement, exorcisme, abstinence, pseudo thérapies… Ces pratiques prétendent “traiter” l’orientation sexuelle ou l’identité de genre des personnes LGBTQIA+. Ça s’apparente parfois à des actes de torture, selon l’ONU.
En 2020, seuls 3 pays les interdisaient. Aujourd’hui, 16 pays ont rejoint la team. Une poignée de pays, tu me diras, mais la courbe grimpe super vite. Au printemps 2025, un million d'Européens ont signé une pétition pour les interdire. Elle a été relayée par Angèle, Eddy de Pretto ou Gabriel Attal. Bruxelles a répondu que ce n’était pas de son ressort, mais encourage les États à le faire.
4. 3 personnes sur 4 veulent protéger les lesbiennes, gays et bis des discriminations
Précision : c’est une moyenne sur les 26 pays sondés par Ipsos au printemps dernier, surtout en Europe et dans les Amériques. Ces dernières années, le soutien aux droits LGBT+ avait reculé dans plusieurs pays, un retour de bâton qu’Ipsos appelle le “wokelash”. Cette année, l’opinion se stabilise.
Sur les droits des personnes trans, en revanche, ça se grippe. Dans le sport, par exemple : seuls 22 % des sondés trouvent normal qu’un·e athlète trans concourt dans la catégorie de son genre, contre 32 % en 2021.
Et si on prend du recul ? Le Williams Institute a mesuré l’acceptation des personnes LGBT+ dans 175 pays entre 1980 et 2020. Résultat : elle a progressé dans un tiers d’entre eux, stagné dans un autre tiers… et reculé dans le dernier. Vraiment pas de quoi crier victoire !
Foule rassemblée pour la marche des fiertés à Budapest, en Hongrie, le 28 juin 2025. © 2025 Balint Szentgallay/NurPhoto via AP Photo
5. Des marches des fiertés dans 101 pays.
En 2023, plus de la moitié des pays du monde ont accueilli une Pride ou un autre événement public LGBTIQ+. Et dans au moins 61 d’entre eux, ça se passait dans plusieurs villes : le mouvement s’étend au-delà des capitales.
Prends Budapest. En juin 2025, le gouv’ Orbán interdit la marche au nom de la “protection des enfants”. Le maire de la ville contourne l’interdiction en faisant de la Pride une fête municipale. Résultat : une marée humaine de 200 000 personnes, battant le record de 35 000. Le maire en a même remercié Orbán pour sa promotion d’une société plus tolérante… Moins d’un an plus tard, Orbán perd les élections. Corrélation n’est pas causalité, mais ça fait plaisir.
Nuance : en 2023, dans 92 pays, aucune Pride ni aucun événement public LGBTIQ+ n’a eu lieu. Les militants s’y réunissent, mais en lieu sûr, à l’abri des regards.
L'Expert indépendant sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre l’ONU, Graeme Reid.
6. À l’ONU, 29 voix contre 15 pour garder l’expert chargé des droits LGBT.
Anecdotique ? Pas tant. Depuis 2016, l’ONU a un expert indépendant dont le job est d’enquêter sur les violences et les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, partout dans le monde.
Son mandat doit être renouvelé tous les 3 ans. En juillet 2025, 15 États sur 47 ont voté contre et 3 se sont abstenus, ambiance ! Et cela, malgré l’appel conjoint de 1 259 assos de 157 pays différents à le renouveler, via le hashtag #RenewIESOGI. Grosso modo, les opposants sont en Afrique ou au Moyen-Orient.
Le système des droits humains de l’ONU, en particulier l’expert·e·x indépendant·e·x sur l’OSIG, est l’une des rares sources de légitimité et de visibilité dont nous disposons. C’est un bouclier moral et politique. Son renouvellement n’est pas symbolique, il est essentiel. Sans lui, nos vies et nos luttes risquent d’être encore plus invisibles et abandonnées. Elena Petrovska, de l’association LGBTI Equal Rights Association pour les Balkans occidentaux et la Turquie.
Ce qui coince
7. 63 pays restreignent le droit de parler des sujets LGBTQIA+
… et 61 empêchent les assos de s’enregistrer ou de fonctionner. En 2019, ils n’étaient que 32 à brider la parole : le chiffre a quasi doublé en six ans. Notre époque voit se développer une nouvelle forme de répression : pas besoin d’interdire d’aimer, il suffit d’invisibiliser. Lois anti-propagande et mouvement LGBT classé “extrémiste” en Russie, comptes d’assos supprimés et fermeture de centres LGBT en Chine… Bref, le mouv’ au placard.
8. 281 personnes trans assassinées en un an.
C’est le décompte de l’ONG Transgender Europe (TGEU) entre octobre 2024 et septembre 2025, et on parle seulement des meurtres signalés.
90 % des victimes étaient des femmes trans, c’est pourquoi TGEU parle de féminicides, et 68 % ont eu lieu en Amérique latine et dans les Caraïbes, Brésil en tête. 88% étaient noires ou métisses, et les travailleur·ses et du sexe restent le groupe le plus touché (34 %). Les militant·es, que l’on veut faire taire, sont de plus en plus visé·es (ils et elles représentaient 6 % des victimes il y a deux ans, 14 % aujourd’hui).
Selon TGEU, ces meurtres sont la conséquence la plus extrême d’un discours politique qui déshumanise les personnes trans.
9. 4 centimes sur 100 dollars d’aide internationale vont aux communautés LGBTQIA+.
Les financements avaient déjà reculé de 5 % en 2023-2024, une première en 10 ans, et c’était avant les coupes de Trump. Depuis, 9 orgas sur 10 disent avoir perdu des fonds, et la moitié a perdu plus de la moitié de son budget.
Pendant ce temps, trois grandes orgas conservatrices américaines (= anti LGBT, anti avortement) ont déclaré à elles seules plus d’un milliard de dollars de revenus. Soit plus que tout ce que reçoivent les mouvements LGBTI dans le monde.
Et maintenant ?
Le sigle s’allonge, la carte du monde se colore, mais rien de tout ça ne tombe du ciel. Derrière chacun des chiffres qui te redonne espoir, il y a des assos qui comptent leurs centimes pour contrer la rhétorique conservatrice d’adversaires qui haussent le ton (et les budgets). Alors, la prochaine fois que le logo de ta banque se teint se pare des couleurs de l’arc-en-ciel, tu sauras quoi faire : soutenir une asso, signer une pétition, expliquer enfin à ta tante ce que veut dire le “A”.
Enfin une bonne nouvelle !
Finally something good, voilà le titre de la nouvelle exposition de la Gaîté Lyrique pour regarder le monde du côté de ce qui avance. 13 ans après The Happy Show, Stefan Sagmeister, le designer culte des pochettes de Lou Reed, des Rolling Stones, Jay-Z et revient avec une exposition pensée comme « un antidote au vieil adage "c'était mieux avant" ». Chiffres à l'appui, il démontre que l'humanité avance plus qu'on ne le croit, et que mesurer ce chemin parcouru, sans nier les combats du présent, c'est déjà changer de regard.