La non-violence est une force

La non-violence est une force

La non-violence est bien plus puissante qu’on le croit. Thierry Gautret de la Moricière nous explique comment elle peut faire changer le monde sans une main arrachée ou un pavé envoyé.
05 November 2026
6 minutes de lecture

Dans une société traversée par les colères, les injustices et les crispations, la tentation de l'affrontement gagne du terrain. Pourtant, une autre voie existe : celle de la non-violence. Ni naïve ni passive, elle est une manière de résister, de faire entendre ses revendications et de ne pas laisser la colère se transformer en haine. Pour Thierry Gautret de la Moricière, formé à la communication non violente (CNV) et fondateur du Forum de la paix, tout commence par une idée simple : cesser de voir l'autre comme un ennemi.

Tu as longtemps travaillé dans le monde de l'entreprise. Comment es-tu arrivé à la non-violence ?

J'ai eu une première vie de cadre dirigeant dans des entreprises de distribution, avant de devenir consultant pour exercer mon métier de l'extérieur. Et puis, en 2019, j'ai fait un stage avec Thomas d'Ansembourg, chez lui. Ça a été un véritable moment de bascule : il y a eu un avant et un après.

Pour la première fois, je me suis retrouvé avec des personnes qui parlaient la même langue que moi, qui voyaient plus loin, qui étaient connectées à ce qu'elles ressentaient. J'ai compris le lien entre les émotions et les besoins et découvert qu'un monde plus paisible était possible.

J'ai continué mon métier, mais je me suis progressivement engagé dans des associations autour de la non-violence. J'ai beaucoup appris, organisé des stages, participé à des festivals, puis commencé à animer des ateliers, des formations et des médiations. Aujourd'hui, je donne notamment des cours sur les compétences émotionnelles et relationnelles. J’ai aussi monté le Forum de la paix pour donner la parole à celles et ceux qui font le pari de la non-violence.

Comment analyses-tu la montée des violences dans notre société ?

Je vois d'abord beaucoup de colère. Une colère qui vient du sentiment de ne pas être entendu par l'État, alors même que les difficultés sont bien réelles : précarité, violences faites aux femmes, racisme… Ces réalités ne semblent pas intéresser les politiques au pouvoir. Cette souffrance monte et finit par se transformer en mobilisations et parfois en violences.

Mais je pense qu'il faut aussi interroger la responsabilité de l'État dans les violences qui surviennent. Trop souvent, les tentatives d'action non violente reçoivent pour réponse la répression, le déni ou le mépris. Or, le mépris et le déni sont aussi des formes de violence.

Dans une relation de couple, si l'un ne cesse de répondre à l'autre par le mépris et refuse de l'écouter, à un moment, ça explose. Pourquoi en serait-il autrement dans la société ?

Il y a aussi une responsabilité de l’État et des médias dans les modèles qui sont valorisés. Tout ce qui est mis sur un piédestal, c'est l'argent, la prédation, une économie qui repose encore sur des rapports de domination. Il ne faut pas s'étonner que certains jeunes cherchent de la reconnaissance à travers ces modèles, quand la société ne leur en propose pas d'autres.

Il existe un continuum entre la violence individuelle et la violence systémique. Ce sont deux formes de violence qui s'alimentent mutuellement.

Quel rôle la communication non violente peut-elle jouer dans ce contexte ?

Sa grande force, c'est de nous aider à sortir des images d'ennemis. Nous avons tous des automatismes défensifs qui peuvent nous conduire à la violence. La CNV nous apprend à en prendre conscience.

Cela ne signifie pas qu'on doit être d'accord avec tout le monde, ni qu'on doit renoncer à ses convictions. On peut avoir des visions du monde radicalement différentes et continuer à dialoguer. À condition de ne pas confondre une personne avec ce que sa vision du monde provoque chez nous : de la peur, de la colère, du rejet.

Une personne qui pense différemment de moi cherche, elle aussi, à nourrir ses besoins. Si j'arrive à comprendre ce qui la motive, je peux sortir des images d'ennemis.

La CNV est un véritable antidote à la polarisation. L'empathie est un antidote à la violence.

Mais concrètement, si je me retrouve face à un CRS qui m'envoie une grenade lacrymogène, je fais quoi ? Je lui témoigne de l'empathie ?

Non ! (Rires.) Dans le feu de l'action, la priorité, c'est de se soustraire à la violence et d'éviter toute surenchère. Ce CRS a reçu des ordres, il est dans une situation où il doit obéir. Ce n'est vraiment pas le moment d'engager une discussion avec lui.

Quand la tension est à son maximum, que l'adrénaline est montée, les conditions du dialogue ne sont plus réunies.

En revanche, quand la situation n'a pas encore dégénéré, on peut parfois essayer d'aller vers un gradé, de reconnaître ce qu'il vit et de faire baisser la pression. Lui dire, par exemple : « Ça doit être vraiment compliqué pour vous en ce moment. » Nommer ce que l'autre traverse, lui montrer qu'on le voit, peut contribuer à désamorcer une tension.

Il y a un exemple qui m'a beaucoup marqué : il y a quelques jours, à Besançon, des policiers ont enlevé leurs casques face aux manifestants en signe d'apaisement. C'était très fort, parce que c'était précisément ce que les manifestants demandaient. À cet instant, on sortait du rapport de force pour revenir à une relation humaine. Tout cela illustre un principe fondamental de la CNV : le lien avant le résultat.

On retrouve d'ailleurs cette capacité de fraternisation dans l'histoire. Pendant la Première Guerre mondiale, des soldats français et allemands ont parfois sympathisé pendant les périodes de répit, malgré tout ce qui les opposait. On nous intime souvent la violence, alors que la fraternisation est aussi un élan profondément humain.

Tu as lancé un appel à la non-violence. Est-ce une manière de demander aux manifestants de calmer le jeu ?

Non, et c'est important de le préciser : notre appel ne prend pas position sur les revendications. Il faut d'abord écouter ce que les personnes ont à dire.

Chez certains militants non violents, il y a aussi beaucoup d'usure, de colère et de frustration. À force de ne pas être entendus, ils peuvent eux-mêmes adopter des comportements qui reproduisent des logiques de domination.

Alors, que peut-on faire ? J'avais imaginé créer une sorte de cohorte de « gilets blancs », des personnes formées en CNV qui iraient au contact des manifestants et des CRS pour faire de la désescalade. Pour l’instant, je ne l’ai pas encore fait. Il y a là aussi la peur d'être jugé, de ne pas être compris.

Avec Anne Dorr qui a créé l'association Questions de cœur, on a aussi imaginé un mouvement de manifestants qui viendraient avec des fleurs blanches pour les offrir aux CRS. Un geste symbolique, visible, qui permettrait de remettre de l'humanité dans la relation.

Pourquoi est-il si important de maintenir une mobilisation non violente ?

Parce que la violence peut finir par servir les intérêts de ceux qui ne veulent rien changer. Elle détourne l'attention des revendications et permet de ne plus parler du fond. Nous sommes dans une économie du sensationnel : on parle beaucoup des images de violence, beaucoup moins des raisons qui ont poussé les gens à descendre dans la rue.

À l'inverse, une mobilisation massive et non violente peut avoir un impact considérable. Imaginez un million de personnes dans la rue, déterminées, pacifiques, qui portent des revendications claires. C'est une force immense !

La non-violence permet de maintenir l'attention sur le message. Elle demande à la fois de l'aplomb - savoir pourquoi on est là et pourquoi on se bat - et du détachement, c'est-à-dire rester suffisamment serein pour ne pas se laisser embarquer dans l'escalade.

Dans cette période particulièrement tendue, quels conseils donnerais-tu pour faire vivre la non-violence au quotidien ?

Je n’ai pas de conseils à donner, mais ce que j’essaie de faire c’est de ne plus considérer les personnes qui pensent différemment comme des ennemis. Me demander ce qui les anime, quels besoins elles cherchent à satisfaire, ce qui se cache derrière leurs prises de position.

On peut aussi offrir une véritable écoute aux personnes qui sont sous tension. Pas pour leur donner des conseils, ni pour leur expliquer ce qu'elles devraient faire, mais simplement pour leur laisser l'espace d'exprimer ce qu'elles ont sur le cœur. Parfois, le simple fait de pouvoir parler et se sentir entendu suffit à faire redescendre la pression.

Ensuite, il me semble important d’incarner soi-même la non-violence. Avoir un comportement apaisé est apaisant. Et puis, il est aussi utile de savoir quoi faire de sa propre colère. L'idée n'est pas de la réprimer, mais de la transformer. Dans une manifestation, on peut crier, chanter, danser, faire de la colère une énergie collective, joyeuse et festive. Passer par le corps est très utile.

Enfin se rappeler que la non-violence, ce n'est pas l'absence de colère, c'est apprendre à en faire autre chose.

La paix a son forum

Le 13 mars 2027 se tiendra la 4è édition du Forum Prépare la Paix à l’espace Saint Martin, Paris 3. C’est une journée qui réunit des experts, des militants, des organisations et le grand public pour échanger sur les moyens de co construire un monde plus pacifique, et faire la promotion d’une culture la non-violence et de la paix à travers des rencontres et des expérimentations collectives avec :

- des conférences pour s’inspirer et explorer son rapport au monde, aux autres et à soi ;

- des ateliers pour pratiquer

- un village des associations à rencontrer pour s’engager.

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