5 freins à la grande bascule

5 freins à la grande bascule

Pourquoi nos idées peinent à décoller quand celles d'en face s'envolent ? Entre injonctions, pièges médiatiques et quête de pureté militante, voici un état des lieux pas trop sérieux.
01 April 2026
7 minutes de lecture

Nous sommes devant une machine dont personne ne retrouve la notice d’utilisation. Pourquoi ça ne marche pas ? C’est où que ça coince ? Pourquoi est-ce que les idées “en face” décollent quand les nôtres sont étouffées peu à peu ? Etat des lieux, points d’interrogation et métaphores en tout genre pour accepter non pas de résoudre le problème mais bien de l’observer différemment. 

L'injonction au "sérieux"

Quel que soit l'étage de la maison que l'on regarde, l'incendie n'est pas loin. Éducation, santé, biodiversité, éducation, il y a dans la situation actuelle une indéniable gravité. Mais la tentation de confondre gravité et sérieux est grande. Avez-vous déjà expérimenté un fou rire en pleines funérailles ? La gravité y était évidente, le sérieux intermittent. C'est en avançant sur ces deux tableaux que le mouvement d'écologie populaire auquel nous appartenons pourra certainement prendre de l'ampleur. Embrasser la gravité sans l'alourdir de notre sérieux, voilà l'objectif. Mais concrètement cela veut dire quoi ? 

Un plan de licenciement se prépare dans votre usine ? C'est grave. Et plutôt qu'un simple communiqué de presse amer, vous optez cette fois pour un plan de contre-licenciement en organisant le pot de départ de la direction et en invitant la presse à se joindre à vous lors d'un karaoké géant.

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Le parti adversaire mène une campagne de désinformation sur vous sur les réseaux ? C'est grave aussi. Et plutôt que de se lancer dans une passe d'armes sans fin et de vous perdre dans les méandres algorithmiques, vous décidez de reprendre leurs "faux" arguments, de les amplifier jusqu'à l'absurde et d'en faire une campagne intitulée "Lutter contre la désinformation, c'est chez nous que ça se passe". Regardons autour de nous : le rire est partout dans les conversations, les émissions, les théâtres... pourquoi donc la scène militante, dite "engagée", ne ferait-elle pas elle aussi la part belle au rire et au décalage fécond ? Pourquoi donc une conférence sur le permafrost se doit-elle de commencer par un long et aride monologue achevant l'assemblée avant même qu'elle n'ait commencé à écouter ? Faisons renaître le Coluche qui sommeille en nous et couvrons d'un rire salvateur la gravité qui nous entoure.

Nous

La scène s'est répétée maintes et maintes fois au cours des dernières semaines de campagne pour les élections municipales. Dans une commune quelconque du ventre jamais mou de la France, un groupe de militants pour une liste, appelons-la sobrement "La liste super", se réunit pour réfléchir sa stratégie politique. L'objectif initial est simple : comment réussir à se rapprocher de la population locale et re-susciter l'envie d'agir politiquement pour sa cité. Et puis rapidement la conversation s'est portée sur la liste concurrente, les adversaires, que nous baptiserons "La liste sympa". 

"La liste super" veut battre "La liste sympa" pour appliquer son programme, rien que son programme. Logique. Mais petit à petit, les échanges ont glissé de "comment gagner et appliquer notre programme" à "comment les faire perdre". Ce qui n'est pas exactement la même chose. Quand on dépense son énergie à convaincre que notre idée est enthousiasmante, on n'utilise pas le même muscle que lorsqu'on l'use à détruire l'autre en face. C'est là qu'arrive le paradoxe : on se bat pour un programme supposé nous rapprocher de "l'autre"... en l'éloignant. Parce que ce type, bien que membre de La concurrente "Liste sympa", n'en reste pas moins un habitant de ma commune avec lequel il va falloir que j'apprenne à construire... du commun. Il semble alors que la double-étape indispensable pour combattre avec justesse les idées qui ne sont pas les nôtres soit : 1) de dissocier l'idée de la personne qui la porte et 2) de faire preuve d'une hyper-vigilance quant à notre tendance à gaspiller notre énergie à détruire plus qu'à construire. Et là, ça se joue quelque part en nous, à mi-chemin entre notre cœur et notre tête.

Le système politico-médiatique

Vous avez bien lu : on n'a pas dit "les politiques", on n'a pas dit non plus "les médias", on a bien dit "le système". Là encore, on persiste et signe pour dire que les êtres humains que nous sommes ne naissent pas répartis sur une échelle de la gentillesse. Il y aurait en bas les méchants qui vendent des armes et arrachent les coquelicots et en haut les gentils qui produisent du fromage de chèvre en chantant en espagnol. Ce serait, vous allez me dire, bigrement pratique. Chaque humain serait ainsi doté d'une sorte de super-nutri-score et tous ceux et celles notés en-dessous de la lettre "C" - "C" comme Crapule - seraient éradiqués de la surface du globe par une police habillée d'uniformes de seconde main et armée de canons à quinoa. 

Maxime aurait pu commencer sa chanson ainsi : "On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille, on choisit pas non plus les systèmes politico-médiatiques qui nous titillent (il fallait que ça rime en "ille", vous êtes marrants vous). Vivre en France en 2026, c'est vivre sous une cinquième République héritage de siècles de débats, de guerres, de débats et de révolutions. S'engager politiquement en France en 2026, c'est pénétrer dans un monde où institutions et médias tirent à balles irréelles sur tout ce qui bouge et sort du cadre, tout ce qui pourrait avoir le toupet de remettre en cause un engrenage surpuissant en tolérant aucun écart, qui plus est s'il tend à plus d'humilité et de vérité. Exemple parmi d'autres là encore extrait de la bataille des municipales : nombres sont les listes qui ont présenté un binôme, un trinôme, voire tout un collectif pour diriger la mairie du coin, à chaque fois les médias locaux ont converti cet élan novateur en une seule figure, un seul visage et ainsi contribué à rétropédaler vers la bonne vieille pyramide qui nous rassure. 

A partir de là, le combat pour les justices change inévitablement. Il faudra par exemple questionner nos slogans et transformer les appels à la démission en des missions pour sauver le système démocratique. Si un cycliste crève, vous aurez beau le remplacer par Tadej Pogacar, monter l'Alpes d'Huez restera pour lui très compliqué tant que vous n'aurez pas changé la roue. Vous n'aimez ni le cyclisme ni ma métaphore ? Ne me critiquez pas moi, critiquez mon système humoristique.

Le temps

Vous avez toujours eu pour votre ami Pierrot une admiration sans borne. Notamment parce que son engagement écologique radical, au quotidien, vous a inspiré et poussé à lui ressembler. Pierrot a construit des toilettes sèches dans son jardin ? Vous avez questionné votre utilisation d'eau. Pierrot s'est mis au maraîchage ? Vous avez regardé l'écran de vos journées avec plus de méfiance. Pierrot accueille chez lui des mineurs placés par la justice ? Vous avez fait de même parce que vous aviez une chambre de libre dans votre appartement. Et puis Pierrot a eu un bébé. Et vous l'avez vu soudainement, par la forces de choses (et du système) vaciller dans ses engagements du quotidien. Comment trouver le temps d'aller chercher des vêtements d'occasion à vélo quand on vient de passer 2 heures à laver des couches ? Comment continuer de s'investir dans une association de théâtre de rue quand un petit être vous rappelle par ses babillages merveilleux que votre présence à ses côtés est exigée 25 heures sur 24 ? Comment trouver le temps de poursuivre un contre-courant si coûteuse en énergie quand votre énergie d'un néo-parent se retrouve si précieuse ? 

Deux possibilités : ou vous nagez dans les dollars, vos 3 maisons sur la côte vous assurent une rente adorable et vous pouvez donc vous permettre un plein éducatif, poétique, affectif au côté du ou de la future Greta Thunberg. Ou vous êtes comme tout le monde et il va falloir faire des compromis. Et alors, inévitablement la question de la loi et donc de nos choix politiques se pose. Qui décide du nombre de semaines accordées pour prendre soin de son rejeton ? Qui me permet de recevoir un panier bio chaque semaine avant et après la naissance ? Qui déclare la "Paresse pour tous" générale ? Eux et elles, nos élus, eux et elles, imbriqués dans notre système, voir point précédent.

La pureté

La bascule, c'est quoi en fait ? Arrivés à la fin de cet article, il serait temps de définir les termes de notre problématique. Basculer, c'est se dresser. Se dresser face à un vent soufflant uniquement dans une direction. Se dresser face à ce steak vendu à 5€ le kilo ou ce jean à 5€ tout court. Se dresser face à ceux et celles qui disent blanc, noir, oui, non. Se dresser face à toutes ces facilités faciles qui écrasent si maladroitement la complexité du réel. A partir de là, vous comprendrez que personne ne peut se dresser et rester droit, comme le i de "intouchable". Le roseau va plier, même peut-être se casser (dites à Jean de la F. que oui, ça arrive et qu'on peut en parler s'il en ressent le besoin). Et c'est dans ces ruptures et ces abandons de poste qu'il faudra faire corps, faire équipe et tolérer nos ratés si nombreux, si évidents, si féconds même. Rien de pire que les réseaux sociaux pour nous faire croire que la "meilleure version de nous-même" est la seule qui vaille. Prenons toutes nos versions à la fois et jonglons entre elles pour tenter, petit à petit, de peser jusqu'à faire basculer notre monde, et basculer encore.

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