Les dystopies changeront-elles le monde ?

Les dystopies changeront-elles le monde ?

Sacrés humains. Incapables de goûter le présent, toujours nostalgiques du passé… et affolés par le futur ?
24 October 2023
par Vianney Louvet
7 minutes de lecture

Sacrés humains. Incapables de goûter le présent, toujours nostalgiques du passé… et affolés par le futur ? Le temps est notre principale passion, notre principal ennemi, notre idée fixe… Et le reflet de nos tiraillements face aux vagues du monde qui nous frappent, nous caressent, nous dérangent. Penser à l’après, c’est une bonne situation ? Préparer le pire, c’est une stratégie payante ? N’en parlez pas à votre médecin, parlons-en ici. 

La dystoquoi ? 

Vous connaissez l’utopie et vous l’adorez. Cependant cette “construction imaginaire et rigoureuse d'une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal”, merci Larousse, est de plus en plus dans l’ombre de sa sœur ennemie, la dystopie. Et ce phénomène est tout sauf anodin. Larousse, il en dit quoi de la dystopie ? Une “société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné”. Retenons donc avec un peu d’approximation : la dystopie, c’est l’inverse de l’utopie. 

Des dystopies vous en avez immanquablement lues ou vues. Mais si. Il y en a des très vieilles et célèbres comme “Frankenstein” de Mary Shelley en 1818 ou “1984” de George Orwell (qui date de 1949, pas de 1984 attention au piège),  “Fahrenheit 451” de Ray Bradbury en 1953, “La servante écarlate” de Margaret Atwood en 1985 (qui a d’ailleurs inspiré la série du même nom). Et puis plus récemment,  les dystopies ont continué d’inonder nos papier et nos écrans : “V pour Vendetta” d’Alan Moore & David Lloyd, les Hunger Games, le Labyrinthe, Black Mirror, Extrapolations,... Bref, si vous cherchez des listes avec plus de détails, allez jetez un coup d’œil ici ou là.

“Il faut que ce soit grave docteur ?”

Mais alors pourquoi une telle passion pour ce format, et surtout pourquoi une passion grandissante ? Est-ce parce que le présent est de plus en plus dur à affronter et que l’on a besoin d’évasion ? Est-ce parce que le présent est de plus en plus dur à comprendre et que l’on a besoin de recul ? Est-ce parce que nos êtres shootés par les écrans sont en manque d’émotion et trouvent dans les dystopies un semblant de sensations fortes nous faisant sentir un tant soit peu vivants ? 

La dystopie est belle dans ce qu’elle laisse transparaître de la communauté humaine : un désir de comprendre la vie, le sens de nos journées et de celles qui vont suivre. Un outil philosophique comme un autre, finalement. Et la dystopie est moins belle dans ce qu’elle provoque parfois. Récit.

Caméra presque cachée

Vous éteignez l’écran depuis votre canapé. Vous venez de regarder “Le Cercle” avec vos deux meilleurs amis, une dystopie inspirée du roman “The Circle” de Dave Eggers. L’histoire qui se déroule dans un contexte américain pourrait presque être contemporaine. Disons que c’est du futur très proche. 

Une jeune nommée Mae est recrutée par une entreprise “The Circle”, sorte de mégagroupe hégémonique dans le domaine de la technologie et des réseaux sociaux. “The Circle” domine le monde et a donc un pouvoir illimité sur les individus. Oui, oui, vous avez déjà fait le parallèle avec notre vrai monde, et je vous en félicite. 

Mae veut tout donner pour convaincre ses pairs de son utilité et perdurer dans cette voie royale qui s’ouvre à elle. Et c’est ce qu’elle fait. Peu à peu, son intelligence lui permet de gravir les échelons et de taper dans l'œil du fondateur, Eamon Bailey. Un jour, ce dernier l'encourage à participer à une expérience complètement folle, dans tous les sens du terme, qui révolutionne le monde du réseau social et dépasse en toutes parts la ligne rouge éthique, morale censée régir ce type d’entreprise. Devant son petit écran, Mae et ses décisions vont donc impacter le monde entier, dont ses proches, ses très proches. Je m’arrête là par respect pour ceux et celles qui n’ont pas encore découvert ce contenu. 

Vous venez donc d’éteindre l’écran. Et peu importe la fin, vous êtes désormais, vous et vos deux amis, plongés dans un silence éloquent. Un silence qui vous permet de mettre une petite caméra au-dessus de vous et d’être, à votre tour, les acteurs observés. Pendant quelques minutes, vous discutez en vous-même de votre état. Vos amis font de même. Puis vous réalisez que vous réagissez tous les trois très différemment : 

  • L’un est complètement abattu et éteint par ce qu’il vient de voir. Il a dit 4 fois “à quoi bon” en soufflant fort. 
  • L’autre est survolté et n’arrête pas de parler en disant des mots comme “scandaleux”, “urgent”, “bordel”, “monde de fous”.
  • Et vous, vous ressentez un malaise que vous n’arrivez pas à bien verbaliser. L’histoire vous a terrifié et fasciné en même temps.  Vous êtes paralysé, saveur bouillie intérieure. 

La caméra au-dessus de vos têtes continue de tourner. De l’extérieur le constat est clair : ce film vous a tous dérangés, troublés, de manières différentes mais avec un impact significatif sur votre niveau d’énergie. Et si on avance un peu, posons-nous la question suivante : la peur, le catastrophisme futuriste sont-ils de bons outils pour persuader, faire changer, faire AGIR ? Parce que c’est ça qui compte, c’est cet horizon là qui nous intéresse, au fond. Loin de prétendre émettre un avis d’expert là-dessus, on vous propose quand même de creuser un peu la question. 

Le film "The Circle"

Bilan des courses avant la course

Au regard de l’histoire de notre cercle de trois amis face à “The Circle”, distribuons les bons et les mauvais points de la dystopie.

La dystopie secoue ?

Bon point numéro 1 : la dystopie n’est pas équivalente dans ce qu’elle fait naître chez les gens, mais on l’a dit, elle fait naître. Elle fait bouger, elle questionne, bref, elle fait vivre. 

Mauvais point numéro 1 : dans notre récit, “The Circle” fait donc naître trois profils : le tiédi triste, l’enflammé énervé et le glacé bloqué. Dans quelle catégorie êtes-vous ? La sensation post-dystopique est-elle pour vous souhaitable ? Rien n’est moins sûr. 

La dystopie crée une culture commune ?

Bon point numéro 2 : la dystopie peut sensibiliser à une cause de manière massive. La bataille culturelle est cruciale dans les luttes sociales et environnementales actuelles. Quand “Don’t look up” devient le deuxième film le plus vu sur Netflix avec 359 79 000 d’heures de visionnage (derrière Red Notice avec 364 020 000 d’heures de visionnage), tous les plateaux parlent climat, métaphore, mise en abyme avec leur travail, déni, message des scientifiques… C’est bien non ?

Mauvais point numéro 2 : mais au fond qu’est-ce que ça veut dire sensibiliser ? Plus les contenus sont intenses et nombreux devant nos petits yeux, plus la lumière bleue nous distrait, moins nous sommes atteints par ce qu’on voit - et c’est une bonne chose sinon on mourrait de burnout en quelques minutes. Mais en 2023, voir un film qui métaphorise la crise climatique, est-ce de la “sensibilisation”? Cela peut-il impulser ne serait-ce que quelques millimètres de changement dans nos actes derrière ? 

La dystopie donne un cap ?

Bon point numéro 3 : la dystopie donne des idées, elle ouvre, elle surprend, ça dope notre créativité et ça, ça fait partie des clés pour la suite.

Mauvais point numéro 3 : sauf que le conditionnement invisible qui opère en nous et qui chante “on n’y arrivera jamais” peut aussi être un puissant somnifère contre l’espoir.

La dystopie nous touche ?

Bon point numéro 4 : la dystopie, c’est beaucoup moins chiant qu’une conférence, c’est efficace, ça va droit au cœur. Si ça marche, c’est que ça nous touche, nous petits humains, d’une manière ou d’une autre. Les scientifiques sont donc prévenus, ils détiennent là un outil puissant pour infuser leur connaissance de manière non-soporifique dans la masse de nos esprits. 

Mauvais point numéro 4 : ça nous fascine et ça nous tient parce que ça nous fait peur. Demander au RN, la stratégie “faire peur pour capter l’attention” fonctionne TRÈS bien…

La dystopie nous isole ?

Bon point numéro 5 : la dystopie crée du lien parce qu’elle est souvent une réflexion sur l’humanité, sur le collectif, politique donc. Tant qu’un contenu nous permet de provoquer dans le dîner qui suit “The Circle” des réflexions sur le monde, on est heureux. Et on préfère ça que de regarder CNews en famille. 

Mauvaise point numéro 5 : cela crée du lien… et de la solitude ? Finalement, chez nos trois amis, la difficulté arrive au moment du retour au réel, au moment où le cerveau réalise que ce qu’il vient de voir - et qui est horrible - n’est pas juste de la science-fiction. Et l’être humain ramené à sa petite condition, sa survie, ça peut être violent. 

Demain, dès l’aube

L’arbitrage est donc très personnel, très subjectif et on vous laissera voir avec vous-même la posologie dystopique qui vous convient. 

Pour notre part, il nous semble qu’un récit qui n’a pas de teinte d’espoir, d’élan de vie et qui se contente juste de faire peur, c’est malhonnête. Malhonnête parce que ça joue avec nos cœurs fragiles, malhonnête parce que oui ça marche mais non ça ne fait pas du bien. Malhonnête parce qu’il est urgent d’entretenir la petite paille d’espoir en nous plutôt que de la broyer avec une poutre d’images noires. Malhonnête parce que juste une alerte sans seconde étape, sans piste pour réagir, sans embryon de solution, c’est douloureux. 

Mélanger le récit lanceur d’alerte, l’espoir et les réflexions, c’est possible. C’est un peu ce qu’a essayé Mr Mondialisation dans cette proposition. Être complètement beau, vivant et engagé sans jouer sur la peur, c’est possible aussi et c’est ce que font les danseurs de Minuit12 ou les BD d’Alessandro Pignocchi  avec beaucoup d’humour. 

Et d’autres outils sont possibles, et pas seulement tournés vers le futur, notre passé. Nos siècles d’histoire sont aussi précieux pour avancer dans nos réflexions. Si vous essayez de vous désintoxiquer de la dystopie, essayez l’uchronie : À partir d’un point de divergence historique, elle imagine un enchaînement d’événements différents de ceux connus. C’est le fameux “Et que se serait-il passé si…?”, l’effet papillon. 

Avant, après, et donc maintenant, revenons à maintenant et continuons le boulot. 


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