Vous savez quel est le comble pour une paysanne ? En avoir gros sur la patate à force de poireauter pendant des siècles pour espérer un jour, ne plus compter pour des prunes. Le tout, sans pouvoir ramener sa fraise alors que les hommes, eux, prennent le melon. Un comble, qui a pourtant longtemps été une réalité : retour sur la (très) (très très) longue histoire de l’émancipation des femmes paysannes, en France.
"Les Glaneuses", tableau de Jean-François Millet, 1857 - Jean-François Millet, Domaine public, via Wikimedia Commons
« Sans profession » ...
En 2025, être « sans profession » signifie tout bêtement : ne pas avoir de travail. Dingue. Pour les agricultrices, être « sans profession » a longtemps rimé avec « journée de travail de 10h ». Normal. Avant 1980, celles que l’on appelait les femmes d’agriculteurs n’ont aucune reconnaissance légale de leur profession, et n’ont pas de numéro de sécurité sociale. Des bénévoles, qui, aux yeux de la société, n’existent pas.
… Ni dénomination
Si aujourd’hui le terme « agricultrice » parle à tout le monde, Karine Lemarchand aurait bien été embêtée quelques années en arrière pour présenter L’Amour est dans le pré : le terme n’est apparu dans le Larousse qu’en... 1961. Oui oui, on a inventé la carte bancaire, la photocopieuse, les skateboards, les fast food ou les fours micro-ondes avant même de donner une vraie dénomination professionnelle à celles qui travaillent la terre depuis des siècles.
Pourtant, quand ils s’en vont en guerre, c’est bien celles qu’on réduit au simple statut d’épouse qui se retroussent les manches, chaussent leurs bottes et manient la fourche. Pendant la Grande Guerre (1914-1918), alors que tous les hommes sont réquisitionnés, ce sont les femmes qui font tourner les exploitations, et assurent leur pérennité.
Mais quand l’armistice est proclamé, on ne leur laisse pas le choix : elles doivent redevenir les femmes des paysans qu’elles étaient avant leur départ. On ne voudrait pas se mêler de vos oignons, mais c’est un peu archaïque comme comportement, non ?
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Les bases fragiles d’un changement
C’est au tournant des années 50 que les premières et timides graines d’un mieux sont plantées. À la même période, en France, un mouvement est à son apogée : la Jeunesse Agricole Catholique (JAC). Ne confondons pas l’écorce et le fruit : contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette organisation était particulièrement progressiste, et entendait donner « la perspective d’une vie meilleure aux jeunes filles des campagnes ». Comme quoi, le radis ne fait pas l’avoine (et l’habit ne fait pas le moine !).
Bref, revenons en à nos moissons : en 1947, le couple Marie-Thérèse et Raymond Lacombe (futur président de la FNSEA - Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles) intègre la JAC. Ils se lancent pour objectif d’accompagner les femmes paysannes à obtenir une visibilité sociale. L’avancée reste lente : on ne les forme pas directement à la vie d’agricultrice, mais à des manières de se creuser une place dans le milieu. En 1954, par exemple, quand la TVA devient obligatoire, on leur apprend la comptabilité.
C’est bien sympa, mais les racines, de base, on les préfère dans la terre que carrées !
Les années qui suivent se ressemblent : les mentalités rurales traditionnelles ont la peau dure, et ne s’épluchent pas comme ça. Dans les campagnes, les femmes sont encore cantonnées à la maison.
Mai 1968, les carottes ne sont pas encore cuites... Mais elles entrent en cuisson !
Face aux mouvements étudiants et les revendications du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) qui soulèvent les rues, des associations d’agricultrices sortent de terre. L’Association des Paysans travailleurs (APT), qui deviendra la Confédération Paysanne, s’engage dans la défense des droits de tous les travailleurs agricoles... Femmes comprises ! Elle est majoritairement composée d’hommes, qui souhaitent que leurs épouses, qui travaillent avec eux sur les exploitations, soient reconnues.
Dans les années qui suivent, les agricultrices descendent aussi dans les rues, pour revendiquer leurs droits ! Lors de la grève du lait en Bretagne (1972) par exemple, elles sont dehors, elles tractent et font entendre leur voix. En 1983, à St Brieuc, elles sont plus d’un millier à revendiquer leur droit d’avoir un statut pour elles-mêmes.
La grande moisson : quand l’heure vient enfin de récolter les premiers fruits de ces longues batailles
Après ces manifestations, les lignes bougent enfin, bien que timidement :
1. Le droit au congé maternité
En 1976, alors même que le congé maternité existe depuis 1909 en France, les agricultrices y ont enfin le droit. Ne tirez pas de plan(t) sur la roquette trop vite : il n’est alors que de... 14 jours. Un peu juste pour se remettre d’un accouchement.
Ce n’est 1986, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, que ce droit est étendu à 8 semaines. Il faut encore attendre 1999 pour que les frais de remplacement soient pris en charge ! Avant, les femmes devaient financer une partie du salaire du remplaçant, le nourrir et le loger. Ce n’est qu’en 2008 (oui, oui, Disney avait déjà sorti Ratatouille depuis un an) que la durée du congé maternité s’étend à 16 semaines et devient le même que pour tout autre salariée.
2. L’accès à un statut
Après des décennies à être considérées « sans profession », les agricultrices ont enfin le droit à un statut officiel ! Le premier date de 1987, et leur octroie le droit de devenir « Co-exploitante ». En gros, c’est «Une femme sur un tracteur ? Oui, mais pas sans son mari». Oui, parce que le co exploitant, c’est forcément un homme.
À ce demi-droit s’ajoute un contexte économique : déclarer sa femme sur la ferme, c’est payer des cotisations en plus. Résultat ? Lesdits maris préfèrent investir leur argent dans la modernisation agricole (soit, des centaines de milliers d’euros), que dans la reconnaissance professionnelle de leur épouse (environ 2000€/an). Sympa.
En 1999, celles qui ne sont pas « co-exploitantes » peuvent désormais devenir « conjoint collaborateur » (oui, au masculin). Ce nouveau statut leur donne droit à la retraite, et à des prestations sociales en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle, ainsi qu’à une pension d’invalidité.
Mais pour cela, il faut impérativement l’accord du chef d’exploitation (aka le mari), et ce jusqu’en... 2006. À défaut de marcher sur des œufs, on marche carrément sur la tête. Pour que les droits des agricultrices soient égaux à ceux des agriculteurs, il faut attendre... 2010. Pour vous donner un référentiel temporel : Apple sort son iPhone 4 au même moment. Flippant.
Et aujourd’hui, on en est où ?
Loin de moi l’idée de cracher dans la soupe, mais... On est encore loin de l’égalité homme-femme ! Sur tous les exploitants agricoles, seules 25% sont des femmes (et elles sont particulièrement présentes dans l’agriculture biologique). Aujourd’hui encore, plus de 5000 femmes travaillent à la ferme sans être déclarées.
D’après les données de la Mutualité sociale agricole, les pensions des cheffes d’exploitation à la retraite, en 2018, sont inférieures à plus de 13% à celles des hommes !
On ne voudrait pas ressortir la pomme de la discorde, mais il va falloir arrêter de nous raconter des salades et se prendre un peu plus le chou pour établir une vraie égalité, parce que là, ça commence sérieusement à nous courir sur le haricot !
