Dans les histoires pour enfants, il y a souvent des méchants qui cherchent à embêter les autres, les gentils. Imaginez alors que vous lisiez à votre enfant une histoire où le méchant, pour embêter les autres, décide de les empoisonner. Pire, qu’il s’empoisonne lui-même avec tous les autres. “Elle n’a pas de sens cette histoire, complètement ratée” vous dirait votre enfant en se couchant. Complètement ratée, oui.
NB : Ne lisez pas cet article si vous avez un peu d’anxiété en ce moment.
On en parle ici et là alors qu’on devrait le crier haut et fort. Plusieurs récentes études évaluent à plus ou moins 400 millions le nombre de cas d’empoisonnements graves dus aux pesticides dans le monde. 400 millions ! Et pourtant, en France, jamais le recours aux pesticides, dans leur glaçante diversité, n’a été aussi élevé. En 2009, le plan Ecophyto avait pour ambition de baisser de 50 % le NODU (nombre de doses unités, l’indicateur historique d’usage des pesticides en France) en dix ans. Cet objectif, plusieurs fois repoussé avec les multiples versions des plans, pire l’utilisation de pesticides est en hausse. Selon les dernières données communiquées par le ministère de l’agriculture, le NODU s’est élevé de près de 8 % entre la fin des années 2000 et 2023. À noter qu’en février 2024, un nouveau référentiel a été introduit, reprenant un très contesté indice européen dit “HRI-1”, manière peut-être, de camoufler l’impuissance de notre pays à tenir ses engagements.
En France, on a perdu une grosse bataille
Les pesticides on les avale, on les inhale, mais globalement on n’en veut pas. Rappelez-vous la mobilisation contre la loi Duplomb de l’été 2025. À la réflexion, ce n’est pas nous qui avons perdu. C’est eux qui ont perdu la boule.
L’infernale saga s’éternisait depuis plusieurs mois. Le député Duplomb (après 2 autres tentatives) et avec lui quelque 296 élus et élues du pays ont finalement forcé le retour de néonicotinoïdes interdits (dérivée de la nicotine, cette classe d'insecticides neurotoxiques est très fréquemment utilisée de par le monde et tue les pucerons, les cicadelles mais aussi les abeilles, les pollinisateurs, et la biodiversité en général). Parmi eux, l’acétamipride et sa toxicité potentielle sur le développement du … cerveau du fœtus et des jeunes enfants. Il y a eu les millions de signatures en plein mois de juillet, il y a eu les ravages avérés sur les populations d’abeilles et d’insectes pollinisateurs… et nos politiques ont roulé là-dessus, faisant preuve d’une irresponsabilité terrifiante. Adoptée le 21 juillet 2026 par le Parlement, la “loi d'urgence agricole” nie incroyablement la science et toutes les études qui démontrent depuis des années les dangers de ces substances pour nous autres êtres humains ainsi que nos compères vivants volants ou non. Extrême colère. Impuissance indicible. Il suffit d’évoquer un tant soit peu les bénéfices que cette loi “d’urgence agricole” va permettre aux multinationales qui produisent ces produits et les impacts sur notre santé pour avoir envie de tout… Calmons-nous.
À lire sur le même sujet : L’éco-anxiété racontée par les psys
Une question qu’on ne devrait pas se contenter de poser mais bien de hurler : il y a quelques mois, le Conseil constitutionnel censurait la réintroduction de l'acétamipride au nom de la Charte de l’environnement. Cet été, les membres du Conseil font volte-face. L’été a-t-il été suffisamment radieux pour se permettre un petit dérapage environnemental ? Ceux et celles que l’on qualifie de “sages” - SAGES ? - ont eu la grande délicatesse de rappeler dans leur décision que cet acétamipride ainsi que le flupyradifurone "ont des incidences sur la biodiversité, en particulier pour les insectes pollinisateurs et les oiseaux, ainsi que des conséquences sur la qualité de l'eau et des sols et induisent des risques pour la santé humaine". C’est pour ça qu’ils les ont donc réautorisés. Comment est-ce possible, comment.
Le vieux continent s’écroule avec notre santé
C’est en tournant notre regard vers l’Europe qu’on réalise qu’il y a pire que pire. L’absurdité porte un nom, celui du nouveau projet omnibus (une loi "omnibus" désigne, dans le cadre de la législation européenne, une initiative législative qui regroupe plusieurs modifications ou révisions de textes existants sous une seule et même proposition). Rendez-vous compte, l’idée est de modifier le texte et d’autoriser “à vie” les industriels à produire et vendre des centaines de substances toxiques. Sous influence des lobbys de l’agrochimie, la Commission européenne s’apprête donc à assouplir la réglementation sur les produits toxiques, elle aussi. Et derrière c’est tout l'édifice réglementaire encadrant les pesticides qui s’effondre. Victoire éclatante des lobbies, renoncement impensable à protéger notre santé et plus largement, via omnibus, à sauver notre souveraineté climatique. Calmons-nous.
Pour creuser le sujet :
Près d’un agriculteur sur deux est intoxiqué aux pesticides chaque année dans le monde
Ailleurs dans le monde, les nouveaux OGMs sont bientôt partout
Dans les instances internationales, la violence est la même : silencieuse et généralisée. La trace et les alertes de Rachel Carson et son printemps silencieux publié aux États-Unis en septembre 1962 sont bel et bien effacés. Notre monde est le théâtre de rapports de forces féroces entre les multinationales de l'agro-génétique pour imposer une nouvelle génération de pesticides issus des techniques génomiques (les nouvelles techniques génomiques modifient le génome des plantes sans introduction d’ADN étranger) et d’organismes génétiquement modifiés. Aucune étude ni travail de recherche n’a à ce jour garanti que ces techniques n’ont pas d’impact sur le vivant. Près d’un agriculteur sur deux est intoxiqué aux pesticides chaque année dans le monde, veut-on surenchérir ?
Et ces faits ne concernent pas que des pays lointains : bien que leur usage soit toujours interdit en Europe, un pays voisin, la Belgique a accordé une autorisation temporaire au Calantha, un pesticide qui s’attaque au doryphore en perturbant sa génétique. Dans le quotidien Le Soir, on peut lire : “Du côté de la Fiwap, la Filière wallonne de la pomme de terre, on nous indique que le secteur n’était pas demandeur et qu’il n’y a pas d’indices d’un danger imminent d’invasion de doryphores”. Même niveau de sagesse que le Conseil Constitutionnel, donc.
Derrière ces substances, les géants de l’agrochimie sont là : Bayer, Syngenta, Corteva entre autres, ce sont eux qui poussent l’UE avec une demande d’autorisation d’une première substance active ARNi (pour comprendre ce qu’est ce nouveau truc, venez ici) à l’étude depuis avril 2025. Et leur discours est parfaitement rodé : ces pesticides génétiques sont des alternatives à la chimie, durables et sans dangers pour les pollinisateurs et autres espèces non-ciblées… Les rapports qui sortent en ce moment prouvent l’exact opposé.
Trop désespérant pour s’avouer vaincu.es
Calmons-nous. Non, ne nous calmons pas.
En cette rentrée qui donne l’impression qu’on a touché le fond, il reste des gens qui font un travail formidable, qui ne sont pas calmes et qu’il faut soutenir. Le plus efficace : leur donner des sous et s’inscrire à leur newsletter pour suivre et décupler leurs combats. Deux associations parmi d’autres :
Il y a aussi un grand rassemblement, inscrit dans une dynamique internationale anti-pesticide qui aura lieu à Saint-Pierre-La-Garenne en Normandie le 03 octobre. Moi j’y serai parce que j’ai besoin de sentir physiquement que la rage est dans d’autres bides que le mien : Le lien vers l'événement.
Dans la famille des humains et humaines qui s’allient sur le terrain, Générations Futures organise partout en France le samedi 10 et dimanche 11 octobre des rassemblements festifs, au son des casseroles. À l’approche de l’élection présidentielle, le but est de mettre le sujet de la santé et de la protection de la biodiversité sur le devant de la scène.
La même organisation prévoit un autre rassemblement devant le Parlement européen à Strasbourg le jour du vote de l’Omnibus pesticides. Objectif : faire pression sur les eurodéputés pour qu’il le rejette : Le lien vers l’événement
Continuons ensuite de le clamer haut et fort. De vraies solutions existent, celles qui empoisonnent ni nos corps, ni nos voisines et voisins vivants :
- Exemple avec une organisation pour le moins loin d’être militante radicale, l’INRAe
- “L’agroécologie peut parfaitement nourrir 10 milliards d’humains” dixit l’agronome Marc Dufumier.
Et puis on l’a dit, il y a la cruciale échéance présidentielle. Il est désormais facile de comprendre comment votent les groupes, les partis, et, à travers ce vote, quel horizon ils et elles proposent à nos vies.
