La Chesnaie, une clinique psy et un tiers-lieu de folie

La Chesnaie, une clinique psy et un tiers-lieu de folie

Voilà 70 ans que la clinique de la Chesnaie réinvente la psychiatrie. Ici l’environnement, le mode de vie et la culture soignent les âmes.
16 July 2026
6 minutes de lecture

C’est un peu le bout du monde ou le début d’un autre monde. À Chailles, près de Blois, la clinique psychiatrique de la Chesnaie accueille entre château et forêt une centaine de patients. Grâce à la culture et à l’ouverture, elle propose une autre approche de la maladie mentale.

“On va agrandir le cercle, tenez prenez une chaise là pour être bien à l’ombre”. Il fait déjà chaud en ce matin caniculaire d’un été qui ne fait que commencer. Une dizaine de personnes réunies sous le grand orme à l’entrée du domaine discute de qui fait quoi aujourd’hui dans un langage réservé aux initiés : le train vert, le contrat jardin, l’atelier musique, la chauffe, l’EPIC paritaire de 14h… Autour de la table, des pensionnaires et des moniteurs sans signe distinctif apparent échangent naturellement comme des collègues à la machine à café. Les premiers font partie de la centaine de personnes hospitalisées ici à la clinique de la Chesnaie, les seconds (environ 85) sont infirmiers, psys, éducateurs, médecins mais surtout  lingères, barmans, cuistots… une polyvalence qui fait partie de la philosophie de la psychothérapie institutionnelle, fondement de  la clinique créée il y a 70 ans.

L’idée centrale de ce courant est que pour soigner les troubles psy, il faut d'abord soigner le cadre dans lequel les malades évoluent mais aussi l'organisation, la hiérarchie, les rapports de pouvoir entre soignants et soignés. À la Chesnaie, on ne traite pas la folie par l’enfermement mais au contraire par l’ouverture au monde et aux autres. Les frontières entre soignants et soignés sont abolies, tout le monde met la main à la pâte, participe à la vie quotidienne (repas, linge, ménage, activités…), on encourage l’initiative, la créativité, le beau. L’objectif principal est de lever les assignations et de permettre à chacune et chacun de vivre dans une micro-société préservée. Les fondateurs de la psychothérapie institutionnelle en sont certains : si les soignants ne sont pas éternellement à la même place, alors les malades aussi peuvent se réinventer.

Suivez le guide

Matthias vient d’arriver sous le grand arbre. Chemise à carreaux, clé en or autour du cou, queue de cheval lissée sur son crâne rasé, le gaillard affable sera notre guide pour la matinée. Nous voilà parties pour un tour du pensionnaire. La visite du domaine débute par le Boissier, incroyable édifice de bois et de broc construit entre 1971 et 1974, lors d’un extraordinaire chantier réunissant professeurs et étudiants en architecture ainsi que soignants et pensionnaires de la clinique. 

De l’extérieur, le bâtiment emprunte à l’esthétisme post-68, “on dirait une pochette des Beatles sous acide”, dira ma camarade de visite. Une tourelle en bois est surmontée d’un bulbe doré de type byzantin. Les ouvertures et fenêtres sont de tailles et de formes géométriques totalement asymétriques, certaines sont d’anciennes portes de 2CV. Une étoile de David semble tatouée en relief, les colonnes sont faites de jantes de roues de voiture. À quelques mètres, une tête d’éléphant trompe levée veille sur le bâtiment vivant, vibrant digne d'un conte de fées ou d'une œuvre d'art brut. 

L'intérieur est de la même trempe : des tuyaux de récup au-dessus de la scène laissent entrevoir un orgue imaginaire qui n'existe pas. Tables, fauteuils, table de ping-pong, piano, bar invitent à se poser, à jouer, à danser, à faire la fête grâce à la programmation du Club de la Chesnaie. "La clinique traite la folie des patients et des soignants, le Club traite la folie de la clinique," nous rappelle Matthias au milieu de ses explications. Et ce n’est pas une boutade. 

Né trois ans après la clinique, en 1959, le Club a été fondé pour ouvrir l'hôpital sur le monde environnant, sorte d'interface entre l'intérieur (la clinique) et l'extérieur (le public) grâce à la salle de 180 places, qui accueille des événements ouverts à toutes et tous. Toute l’année, Magalie Tostain et son équipe accueillent des artistes en résidence, programment des concerts éclectiques, portés par une scène locale et émergente mais aussi des ateliers de pratique artistique musique, théâtre, photographie avec les patients. “On peut aider à la programmation culturelle et avoir des places de concert gratuites,” explique SoSo pensionnaire depuis 2024 qui s’est particulièrement illustrée dans la dernière fête de la Chesnaie organisée fin juin. “C’est génial, tu acquiers plein de nouvelles compétences que tu peux mettre sur ton CV. Moi je suis une pro du bar maintenant.”

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De l’espace pour prendre le temps

Matthias poursuit la visite. On passe devant le château où les personnes qui ont le plus besoin de soin et d’attention ont leur chambre. Beaucoup marchent sans s’arrêter, le regard parfois sombre, certaines répètent en boucle des phrases qu’on ne comprend pas, d’autres encore crient. Mais tout le monde se salue par son prénom, considère l’autre avec bienveillance, se taquine. “Hey t’es à l’ouest Matthias”, lance une jeune femme casque vissé sur les oreilles à notre guide alors que l’on approche de la pharmacie. “Bah oui sinon je ne serai pas à la clinique,” rétorque Matthias en souriant.

S’il n’y a pas de clôture à la Chesnaie, la liberté est encadrée. Le service V, comme vigilance, fait le tour des lieux 5 fois par jour pour s’assurer que tout le monde va bien et qu’il ne manque personne.

Nous voilà à la Caisse des dépôts, la banque de la Chesnaie elle aussi tenue par les pensionnaires où l’on vient récupérer les émoluments de ses contrats, les engagements que les patients prennent pour la collectivité. Car ici participer fait partie de la thérapie. “La gratification est symbolique mais c’est important d’être valorisé, confie Matthias. Chaque contrat prend une à deux heures et il y en a de toutes les sortes : le linge, les glaces l’été, le bar, le jardin, la bibliothèque…. Pour le ménage de la grande salle du Boissier par exemple, c’est 4 euros . Moi, en cumulant les contrats, j’arrive à me faire 50 euros par mois. Je viens d’ailleurs de lancer un atelier poker, sans argent pour le moment.” Avec leur contribution, les pensionnaires vont s’acheter des petites choses à grignoter à l’Intermarché du coin ou passent commande de cigarettes et de tabac à rouler. “C’est important ici la clope, chaque matin, une personne va au tabac du village acheter le matériel pour tout le monde. Ça chiffre vite.”

Évasion immobile

Parmi les contrats, il y a aussi la cuisine à laquelle participent les soignants (comme pour le reste des ateliers d’ailleurs). “C’est la route du CDI, confie Jeanne, une psychologue à la clinique depuis deux ans. Tous les 4 mois, les moniteurs doivent tourner et changer de missions mais pour la restauration, il faut pouvoir s’engager pour un an. Alors quand on est pris ça veut dire qu’on va rester.” Ce midi, deux menus faits maison et votés en comité menu sont proposés sur le site : boudin noir / purée de céleri servi au refectoire et la carte locale au Train vert, un vrai wagon restaurant de première classe de l’entre-deux-guerres suspendu à quelques mètres du sol et ouvert au public. On rapporte que Jack Lang y a mangé lorsqu’il était député du Loir-et-Cher.

On passe devant d’autres wagons-lits posés dans la clairière, chambres pour les stagiaires et les invités, le bâtiment Mosel, la clinique dans la clinique pour les personnes qui ont besoin de plus de liens, devant l’atelier garage désormais fermé, la grande fresque murale réalisée sur une bâche noire tendue entre deux arbres, l’atelier peinture. On croise Alain, pensionnaire doyen qui est ici depuis les années 70 et s’apprête à fêter ses 85 ans cette année…. Dans le domaine, les arbres sont majestueux, les bâtiments portent tous une touche de folie, des éléphants en tous genres ponctuent le parc. C’est paisible et vivant en même temps.

Le fou est l’échelle du sage

14h, voilà l’heure de l’EPIC, la session de formation hebdomadaire de la Chesnaie. Cette après-midi, une séance de discussion sur “l’ouverture des lieux de soins” est organisée avec makesense et le Bâtiment 84, une Maison des Générations et de la Culture portée par un Ehpad voisin.

On discute de comment faire venir davantage de public au Club de la Chesnaie, des actions à mener pour favoriser les rencontres, changer les regards sur la maladie mentale, aller vers l’autre. Soso en profite pour déclarer son amour à la Chesnaie : “C’est mon porte bonheur.” Magalie se demande s’il faut aller s’imposer davantage dans les événements organisés par le territoire, proposer des choses hors les murs, revendiquer la place des personnes atteintes de maladie mentale dans la culture, faire tomber les barrières par le jeu. On discute, on échange, on s’écoute, on avance. Un correspondant local de la Nouvelle République est là pour relater les échanges. Et lorsque la session touche à sa fin, Hélène, pensionnaire qui fréquente désormais le lieu en hôpital de jour, nous laisse avec une question “Et vous, est-ce que vous avez eu peur de venir chez nous ?” 

Avis de grand vent

Depuis quelques mois et la mise en vente du site par son ancien médecin-directeur, la clinique de la Chesnaie connaît quelques turbulences. Suite aux annonces de l'ARS d'octobre 2025, la clinique doit présenter une évolution de son offre de soins, dans une logique de réduction des durées de séjour. En parallèle, une nouvelle direction a repris l'établissement après l'échec du projet de reprise en coopérative (SCIC) porté par les soignants. L'enjeu central reste donc la survie du modèle historique de psychothérapie institutionnelle face aux exigences de l'ARS, dans un contexte où plusieurs bâtiments sont classés aux Monuments historiques.

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