C’est un ascenseur émotionnel qui se répète beaucoup depuis les années 1970 : des espèces qui frôlent la disparition avant d’être réintroduites et protégées in extremis. Voici quelques symboles de la capacité des humains à faire (encore) un peu de place à d’autres vivants qui ont tout autant de légitimité à vivre, ici en France ou ailleurs.
La loutre d’Europe
L’histoire commence bien mal pour elle. Primo, parce que cette dame a une fourrure qui a le don d’attiser l’avidité de l’humain. Deuzio, à cause des pêcheurs qui la considèrent comme une concurrente directe de leurs poissons (à tort puisque la loutre d’Europe se nourrit surtout de poissons malades). Tertio parce que la pollution des rivières par les PCB en France et les pesticides contamine son alimentation et noie ses maigres espoirs de survie.
Et puis, avant qu’elle n’organise définitivement son pot de départ, les moyens ont été mis pour la bichonner un peu plus : arrêt de sa chasse en 1972 puis protection légale de l’espèce en 1981, ajoutez à cela des mesures de conservation comme le rétablissement de corridors écologiques essentiels à la recolonisation de la belle à poils doux et… le résultat est là. Sans que les chiffres soient officiels, il semble néanmoins que les loutres d’Europe soient en progression nette depuis les années 1990, et ce dans presque tous les bassins hydrographiques de l'Hexagone d’après la Société française pour l’étude et la protection des mammifères.
Si on avait besoin d’un exemple concret entre lutte contre la pollution et protection de la biodiversité, nous voilà servis.
Le grand tétras
Vous avez adoré le dernier documentaire de Vincent Munier (et nous aussi) et vous êtes désormais familier de ce coq de bruyère emblématique des forêts montagnardes au chant si particulier.
Le documentaire raconte - quoiqu’avec un peu trop de timidité - comment l’espèce disparaît peu à peu de nos massifs : Vosges, Jura et Alpes du Sud, tous perdent peu à peu leurs populations de grands tétras. Les responsables s'appellent la déforestation et les activités humaines débordantes lors de la saison hivernale.
C’est au début du nouveau millénaire que la situation catastrophique fait naître des programmes de protection des habitats, notamment des zones de quiétude durant la période de reproduction. L’année 2012 marque le lancement d’une Stratégie nationale d’actions en faveur du Grand Tétras par le ministère de l’écologie, stratégie qui s’étend sur 10 ans (2012-2021). Selon l’Observatoire du Parc National des Pyrénées, il restait en 2025 quelque 1 315 mâles de Grand Tétras, la tendance est toujours à la baisse, bien que ralentie, et Vincent Munier reste obligé d’aller dans le Nord pour les observer. Plus pour longtemps ?
La cigogne blanche
Puisqu’on est dans les Vosges, restons dans l’Est pour parler de son emblème, la Cigogne blanche.
Si vous vous baladez là-bas, il vous sera difficile de croire que l’oiseau géant a un jour failli disparaître définitivement de la région tant il règne aujourd’hui en maître sur les toits. Ce fut pourtant bien le cas. Il ne restait dans les années 1970 que neuf couples de cigognes blanches en Alsace ! Chasse intensive sur les routes de migration, pesticides toxiques, destruction des zones humides et électrocution sur les lignes électriques, tels sont les ingrédients de ce déclin que vous retrouverez malheureusement régulièrement dans cet article.
C’est dans les années 1980 qu’un programme porté par l’association pour la protection et la réintroduction des cigognes en Alsace-Lorraine (Aprecial) a stoppé net la machine. Des nids artificiels ont même été installés - ils font les choses bien ces Alsaciens- jusqu’à retrouver un nombre plus que satisfaisant (mille cinq cents couples en Alsace aujourd’hui). La duchesse de l’Est s’est même offert le luxe de coloniser d’autres territoires, des Flandres jusqu’à la Provence.
Le cheval de Przewalski
N’essayer de prononcer son nom de famille, vous allez vous faire du mal pour rien.
Le cheval de Przewalski a une histoire étonnante : vivant à l'état sauvage aujourd’hui, il a connu un temps où ses ancêtres ont été domestiqués, au Kazakhstan, il y a près de 5 500 ans. Découvert en 1879 par un explorateur russe, le colonel Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski - d’où son sobriquet vous l’aurez compris - le cheval de Przewalski est passé tout proche de ne plus du tout exister à la surface de notre globe. Dans les années 1990, il a même été un temps classé “éteint à l’état sauvage” par l’UICN (le réseau des organismes et des expert·es de l’Union internationale pour la conservation de la nature) avant que des projets de réintroduction d’abord en Mongolie puis chez nous entre 2004 et 2005 ne lui permettent de retrouver son état sauvage.
Aujourd’hui, vous le croiserez surtout dans les steppes, encore bien menacé, notamment par la compétition avec le bétail local. En France, on en compte une douzaine (de l'association Takh) évoluant dans la réserve biologique des monts d'Azur dans les Alpes-Maritimes, sur pas moins 700 hectares. Au galop les jeunes !
Le castor
Cette espèce a comme la loutre été transformée en machine à sous par notre lignée humaine. Dans le cerveau de l’humain, le castor c’est avant tout une fourrure précieuse, de la viande et surtout une glande de castoréum utilisée en parfumerie et en médecine et vendue à prix d’or. Plusieurs campagnes de réintroduction du castor entre les années 1960 et 1990 vont le sauver de nos griffes. Aujourd’hui, on en compte plusieurs milliers. La bât blesse sur deux points néanmoins :
- le manque de diversité génétique qui pourrait entraîner des maladies sérieuses pour notre artiste des rivières,
- L’agressivité persistante de Sapiens sur les barrages et autres constructions de l’animal dans nos cours d’eau qui pèse sur l’équilibre et la survie d’un animal pourtant bel et bien de retour dans l’hexagone.
Le bilan actuel est bon : plus de quinze mille castors vivent en France. L’animal représente une sorte de symbole de la résilience. Père et mère castors, continuez vos histoires.
Dans les années 1930, le loup avait totalement disparu du territoire. On en compte plus de mille aujourd’hui.
Le loup
Allez, vous l’attendiez, c’est la classique, l’incontournable quand on parle réintroduction d’espèces. Le loup et son lien aux territoires ont été largement médiatisés, débattus, questionnés, analysés. Dès les années 1970 et son éradication du parc national de Yellowstone, la bête faisait jaser.
Si l’on s’intéresse au loup gris chez nous en France, sachez qu’au départ, à savoir dans les années 1930, ce dernier a totalement disparu du territoire. Le tout dernier samouraï aurait été abattu en 1937 dans le massif du Vercors. Ce n’est qu’ à partir de 1992 que le prédateur a osé remettre les pieds chez nous, en partant d’Italie entre autres, pour s’installer dans nos montagnes. Il s’agit donc ici, à l’inverse de nombreux exemples évoqués dans cet article, d’un retour spontané. Aucune réintroduction n'a été organisée. Comme quoi, il faut juste parfois laisser le vivant tranquille et le laisser gérer le game.
Aujourd’hui le Plan national loups a compté plus de 1000 loups sur tout l’Hexagone en 2023. Alors certes c’est une belle histoire, certes l’ami de Pierre du petit chaperon rouge a su recoloniser l’ensemble des régions françaises cependant les mesures de protection ont tendance à s’assouplir (un éleveur est par exemple autorisé à abattre un loup qui s’attaque à son troupeau… mais il semble que cette condition soit de moins en moins dans la tête de certains). Résultat : le loup est étiqueté “vulnérable” sur la liste rouge de l’UICN.
Notons à toutes fins utiles que le retour du prédateur, au-delà de nos frontières également, a eu des effets bénéfiques sur la chaîne alimentaire, sur les écosystèmes, réduisant les populations de grands herbivores et permettant ainsi la régénération de la flore. Cerise sur le gâteau, le loup favorise aussi le retour d’autres espèces de charognards comme les aigles.
Le balbuzard
Arrivé d’Afrique, le balbuzard pêcheur est un oiseau migrateur. Sa destination à la période de reproduction est la Corse ou la forêt d'Orléans (Loiret), deux salles, deux ambiances mais une même nécessité : trouver la tranquillité pour faire perdurer son espèce.
Et ce n’a pas toujours été chose aisée : l'espèce a par exemple d’abord disparu de la région Centre avant de réussir son comeback. Comment ?
En région Centre-Val de Loire, un “Projet Balbuzard” est lancé en 1995 par les Naturalistes Orléanais et l’Office nationale des forêts (ONF). Ce mouvement inspire le premier plan de restauration pour le Balbuzard piloté par la LPO de 1999 à 2004 puis d’autres suivent et notamment un plan de rétablissement et de sauvegarde européen lancé en 2016 qui engage la France dans une vraie démarche de conservation.
Malgré cela, l’oiseau demeure dans un mauvais état de conservation en France : sa population est encore localement très menacée. C’est pour cette raison qu’un nouveau plan national d’actions (PNA) en faveur du Balbuzard pêcheur est lancé en 2020 et ce pour 10 ans. On lâche rien.
Le vautour fauve
En parlant de seigneurs des airs, voici l’un des plus beaux succès de réintroduction au monde.
Vous connaissez le vautour fauve ? Celui-là a tout bonnement disparu des Causses qui fut son territoire jusque dans les années 1930. Raréfaction des carcasses, empoisonnements (encore), cibles des offensives humaines (encore), tous les ingrédients étaient réunis pour signer son arrêt de mort.
Entre 1968 (notez la date précoce) et 2006, le vautour fait l'objet de 5 programmes de réintroduction au sud du Massif Central, programmes qui peu à peu permettent de reconstituer une population viable particulièrement sur les Grands Causses lozériens et aveyronnais, espaces qu’affectionnent particulièrement ces ailés. En effet, ils y trouvent des sites de nidification protégés et des ressources alimentaires sur les causses. Le mode de réintroduction est un art délicat : après un premier échec, l'opération fonctionne grâce à une méthode différente mise en œuvre. Les oiseaux capturés sont élevés en volière et ce n’est qu’une fois les couples constitués qu’a lieu le lâcher. À noter également que des charniers ont été aménagés afin de nourrir les vautours, ils sont même aujourd’hui imposés par les autorités sanitaires et autorisés pour les éleveurs.
Aujourd’hui le vautour peut donc chanter “We are the champions” au-dessus de nos têtes. Plus de deux mille couples vivent en France, notamment dans plusieurs massifs du sud de la France donc, où leur rôle sanitaire est particulièrement crucial.
Le phoque
En voilà un autre qui a du caractère. Éradiqué du territoire (notamment pour sa tendance à piquer le poisson des pêcheurs), le phoque a un jour pris son baluchon depuis le littoral britannique pour retrouver la douceur de nos eaux françaises.
Vous avez peut-être croisé le phoque gris en Bretagne ou Normandie, ou le veau marin dans la Baie de Somme, sachez en tout cas que l’espèce se porte aujourd’hui bien (plus d’un millier d’individus selon l’observatoire Pelagis). Merci à la convention de Berne (instrument juridique international contraignant dans le domaine de la biodiversité, elle protège la plupart du patrimoine naturel du continent européen dont les phoques font partie) et moins-merci à ceux qui continuent les “bavures” avec leurs engins de pêche et autres troubles de la vie aquatique.
Le tamarin lion doré
Nous sommes cette fois-ci loin de notre hexagone, du côté de l’Amazonie. Le tamarin, vous l’avez vu en photo, est un primate avec ses poils longs couleur feu et son regard qui semble à chaque seconde nous implorer.
Originaire des forêts brésiliennes, ce singe a connu un déclin dramatique dans les années 1970. Du majestueux mammifère il ne restait qu’une centaine d’individus. Et là vous allez espérer qu’on écrive qu’un “super plan de conservation a été mis en place” ? Et vous aurez raison ! Dès 1990, 75 primates sont relâchés et la vigilance des associations et naturalistes est récompensée : la population sauvage voit en effet son nombre bondir de 80%. 1000 individus existent aujourd’hui !
A noter que d’après le Muséum National d’Histoire Naturelle, les tamarins-lions dorés “se répartissent aujourd’hui sur une centaine de km2 dans la “Mata Atlântica”, forêt primaire côtière qui a bien failli disparaître. C’est l’une des forêts tropicales les plus menacées au monde : il ne subsiste que 8 % de sa surface d’origine.” On a gagné une bataille mais certainement pas la guerre…
Le lynx
Retour en France. Les traces sont là, les indices se multiplient et les caméras-pièges ont transformé le bon pressentiment en réalité : cela fait quelques dizaines d’années que le massif jurassien et les Alpes semblent être sillonnées par les petits petons du lynx boréal, le fantôme des forêts. Peu nombreux certes (entre 100 et 200 individus), mais là et bien là.
Moins de forêt, moins de proies à chasser, plus d’humains pour le coincer, le XXè siècle a vu le lynx décroitre jusqu’à la mort. Et puis là encore des programmes de réintroduction dans nos pays voisins (merci aux Suisses, Polonais et aux Allemands notamment) et son statut d’espèce protégée en 1976 ont signé le retour de ce grand chat à la présence discrète mais majestueuse. Comme le loup, le lynx signe en France un retour spontané, sans réintroduction officielle, phénomène remarquable pour la conservation des grands félins en Europe.
Un point que l’on pourrait signaler pour chacun des exemples de cet article : le pire ennemi du lynx s’appelle aujourd’hui la voiture. 23 victimes de collisions routières en 2022, 16 en 2023… Pour une centaine d’individus, ce chiffre est affolant. Les Alpes à vélo c’est pourtant super non ?
L'ours brun
Nous sommes en 2004 dans les Pyrénées. A l’époque la population ursidée sauvage se résume à cinq individus en France, dont une seule femelle. Bien que la chasse à l’ours soit interdite depuis 1972, un chasseur cible la dernière représentante de cette espèce. Scandale. Même le Jacques Chirac s’insurge et décide d’introduire cinq ours slovènes dans les Pyrénées centrales.
Cette version de l’histoire, émotionnelle à souhait, est contrebalancée par d’autres, plus nuancées. Des femelles en effet provenant de Slovénie auraient été réintroduites mais un peu plus tôt en 1996 (avec des répliques en 2006 et 2018).
Les années et opérations similaires qui ont suivi ont permis aux ours d’être environ 70 aujourd’hui. Tout reste encore à faire et la bête ne pourrait en l’état pas encore se maintenir sans la grande précaution de l’homme à son égard. Et celle-ci n’est pas acquise partout. Il y a par exemple de nombreux conflits d’intérêt et controverses (souvent justifiées) avec les agriculteurs et éleveurs locaux. Finissons tout de même par une note positive pour notre gros balourd brun : “on remarque un progrès dans l’opinion publique. La cohabitation ours-homme est tout à fait possible”, ces mots sont ceux du porte-parole de l’ASPAS - l’Association pour la Protection des Animaux Sauvages créée en 1981 - et on veut bien le croire.
Le gypaète barbu
En voilà un nom qui vous en bouche un coin hein ? On l’appelle le gypaète barbu, c’est un rapace comme Walt Disney en rêve : l'œil perçant et la barbiche incongrue. Le gypaète a traversé une mauvaise phase au siècle dernier. L’histoire se répète : chasse et pollution de nos environnements ont eu presque raison de lui.
Et puis l’embellie est arrivée après une première réintroduction en 1978 et d’autres jusqu’en 2012 avec notamment le soutien des parcs zoologiques européens.
Aujourd’hui, plus de 140 gypaètes volent au-dessus des Alpes et pourraient candidater pour être non pas le méchant mais bien le très gentil d’un futur blockbuster.
Le bouquetin des Alpes
Clair, net et sans bavure, voici la chronologie du bouquetin des Alpes.
Début du XXe siècle : le bouquetin des Alpes va être anéanti.
Années 1970 : opérations de réintroduction organisées à partir des individus dans le massif du Gran Paradiso en Italie.
Aujourd’hui : plus de mille cinq cents bouquetins gambadent dans les Alpes françaises et dans d’autres territoires dont elle avait disparu depuis plus d'un siècle.

