"J'ai passé 24h avec..." : c'est LE format Youtube qui engrange des millions de vues quand un ou une influenceuse s'en empare. Amixem a passé 24h sur un Yacht (8 millions de vues), Lena Situations menottée à Bilal Hassani (6 millions), TiboInShape était lui avec Marcon, le chanceux (4 millions de vues)(4 millions, vraiment ?), et ainsi de suite. Si vous mourrez d'envie de passer votre journée à consommer ces contenus aux intitulés ô combien passionnants, sachez que j'ai encore plus fou à vous proposer. J'ai passé non pas 24h mais bien UN ÉTÉ avec... un agriculteur bio. Rien que ça. Et j'ai bon espoir que cet article décroche non pas des millions de vues mais plutôt des millions d'euros ?
Si j'avais à monter une vidéo Youtube pour attirer les foules, voilà comment ça commencerait : bande son rapide sur laquelle défilent des vaches blanches tachetées de marron, de noir, une vue du ciel d'un bocage paisible et une grosse cathédrale perchée en haut d'une colline. Pas de doute, nous sommes en Normandie, dans la Manche.
Pour éviter que les internautes à l'attention volatile ne lâchent la vidéo et la lenteur de ses paysages, faisons vite surgir un visage, celui de Christophe, agriculteur bio à Coutances. Regard fixé sur la caméra avec un ralenti digne des grands films.
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"La suite de la vidéo va vous estomaquer"
Ces sobres mots, ce sont les miens, je les adresse à mes amis Youtube pour les convaincre de poursuivre le visionnage. "Je viens de passer avec cet agriculteur un été qui a peut-être été le pire que vous et moi n'avons jamais vécu en termes de pluviométrie et de température. Aujourd'hui, il va nous raconter ça".
Flashback rapide, images en noir et blanc.
Christophe a 44 ans et commence sa vie professionnelle en tant que journaliste au journal L'équipe. Spécialiste des actus cyclistes, il s'échappe du peloton parisien en 2015 pour reprendre la ferme familiale à Coutances avec sa femme Maïlys qui lance une activité de gites sur la ferme. Les années défilent à l'écran : 2020. Le COVID dégomme leur fragile équilibre économique. Nouvelle avance rapide : 2022. Christophe transforme son modèle : ses vaches laitières, nourries à l'herbe, seront désormais des vaches allaitantes (production de viande bio) et ce pour deux raisons principales :
- le prix du carburant qui a bondi,
- la volonté de Christophe de se dégager un peu plus de temps (pour ses enfants, pour le vélo mais aussi pour ses multiples engagements de conseiller municipal, administrateur de la FNAB et Bio Normandie, de 2 CUMA, d'un magasin de producteurs, d'un collectif qui promeut les Ordonnances Vertes dans le Coutançais, etc.)
"Septembre 2026". Quelques chiffres à l'écran : 28 vaches allaitantes, 6 bœufs et une multitude de veaux, dont une douzaine nés cet été, pour le plus grand bonheur de mes spectateurs désormais solidement accrochés à la vidéo.
Été 2026 : la non-goutte de trop
Séquence confessions intimes. Je suis avec Christophe dans un de ses prés. L'herbe a perdu toute trace de vert. "Pendant les mois de juillet et août, j'ai nourri mes vaches en partie avec l'herbe récoltée au printemps, qui est normalement celle que je distribue à partir de novembre. J'ai donc tapé dans les stocks hivernaux. Pour limiter les dégâts, j'ai réduit les rations pour ne pas épuiser mes stocks. Résultat : les veaux qui tètent leurs mères ont eu moins de lait, sont moins bien engraissés, ce qui représente une perte en viande vendue une fois abattus."
Miracle récent ici en Normandie : le retour de la pluie fin août. "On a évité le pire, aujourd'hui l'herbe repousse et mes vaches sont de nouveau nourries exclusivement à l'herbe pâturée depuis 1 semaine". Un peu de calme avant la prochaine tempête. Il y aura cette année une ou deux fauches d'herbe en moins par rapport à une année normale. Face à ses stocks amoindris et qui plus est déjà grignotés cet été, deux options :
- "J'achète du fourrage pour nourrir la totalité de mes bêtes mais c'est très compliqué à trouver et très cher parce que rare. Je n'ai pas la trésorerie pour ça, je ne le ferai pas."
- "Je vends des bovins pour réduire mon troupeau et mes besoins en fourrage. Je les vendrai pour leur viande, bien sûr, les éleveurs n'achèteront pas de bovins pour l'élevage puisque personne n'aura de quoi les nourrir cet hiver. Cette seule possibilité est aussi la plus difficile : nombre d'éleveurs dans la même situation feront de même, rendant le prix des bovins vendus pour la viande beaucoup plus bas qu'avant la sécheresse de cet été."
La traversée éprouvante de la sécheresse est annonciatrice d'un hiver où il faudra avoir mis de l'argent de côté ou bénéficier de revenus d'autres activités pour pouvoir continuer son métier d'éleveur sans trop de dommages. "C'est théoriquement mon cas avec la location de salles de réception, mais la saison 2027 sera très mauvaise sur ce plan-là aussi, cette fois-ci à cause du contexte plus global : l'attaque de l'Iran par Trump et l'incertitude politique avec l'élection présidentielle."
Buzz de vaches
Les fonctionnalités de la plateforme Youtube accro au clic et au chiffre permettent désormais de savoir quel passage de la vidéo a été le plus visionné. Le nôtre sera certainement celui qui s'aventurera sur le terrain politique. "On le voit encore avec la loi d'urgence agricole et le plan d'aides d'urgence annoncé par la ministre de l'agriculture, tout est pensé pour aider l'agriculture industrielle qui pourtant dégrade les conditions d'habitabilité de la terre et participe au dérèglement climatique. L'agriculture bio paysanne est beaucoup plus robuste, elle seule pourra nourrir le monde à l'avenir. Pourtant, les gouvernements Macron n'ont cessé de réduire les aides à la bio tout en venant au secours de filières consommatrices d'engrais, de pesticides et d'eau."
Quand Christophe parle de la robustesse de son modèle, ce ne sont pas que des idées. La preuve en deux exemples :
- son mode d'élevage, sans aucun intrant, est moins dépendant du pétrole, donc du contexte géopolitique et même du climat, l'herbe ayant la bonne idée de toujours finir par repousser.
- ses vaches ont moins souffert de la sécheresse et de la chaleur parce qu'elles s'abritaient et mangeaient sous ses haies. "Mais nous ne sommes pas aidés pour conserver et entretenir nos haies. Les agriculteurs continuent de les arracher malgré l'interdiction de le faire. Planter de nouvelles haies ne sert pas à grand chose quand on en supprime trois fois plus qu'on en plante !"
Notre maison brûle : regardons donc ailleurs
Voilà qui va nourrir les débats en commentaires de ma vidéo : "il est temps de demander à l'Europe de donner des aides de la politique agricole commune au travailleur agricole et non à la surface et d'enfin rémunérer les agriculteurs bio pour tous les services environnementaux qu'ils rendent. C'est ainsi qu'on donnera l'envie et les moyens aux agriculteurs conventionnels de passer en bio et non en leur distribuant des aides pour une "transition" a minima qui n'en est pas une."
Musique épique et question solennelle : si demain il est nommé ministre de l'Agriculture, quelle mesure mettra en place Christophe ? La réponse fuse : "La sécurité sociale de l'alimentation (SSA). Elle repose sur trois piliers :
- universalité : tout le monde aura 150 € par mois pour se nourrir
- conventionnement organisé démocratiquement : des assemblées citoyennes locales pour décider quels produits pourront être achetés avec ces 150 €. Nous, producteurs locaux, produirons des produits conventionnés qui répondent aux besoins exprimés démocratiquement et ainsi n'auront plus à nous préoccuper de leur commercialisation.
- financement par cotisations sociales : comme pour la sécurité sociale à sa création, avec des caisses locales gérées démocratiquement."
Attendez-vous à une cascade de commentaires enthousiastes et de likes. La SSA : superstar à l'horizon.
Générique de fin (ou de début)
Après les hauteurs de l'Europe ou du ministère de l'Agriculture, notre œuvre Youtube s'achèvera là où elle a commencé, sur une petite ferme de Normandie : "On a survécu à d'autres crises, en particulier celle déclenchée par le confinement, où le gouvernement nous a fait perdre 50 000 € sans indemnités, alors je pense qu'on saura traverser cette nouvelle crise." C'est dans ce sport-là, à l'image de l'ascension d'un col à vélo, que Christophe excelle. La pente peut s’aggraver, son regard restera fixé vers l'objectif : "Je sais que ce que je fais est utile puisque je préserve les conditions d'habitabilité de la terre. Et que je fais de la bonne bouffe : pas seulement saine, mais aussi savoureuse !"
L'espoir qui enveloppe les paroles de l'agriculteur n'a de sens que s'il est décuplé par vous et moi. Comment ? Là encore, le chemin est déjà tout tracé : "Le plus important : voter pour les partis favorables à l'agriculture bio et convaincre amis et famille de voter pour ces partis. La FNAB a analysé les programmes pour les dernières législatives, c'est très simple à comprendre : la Gauche est favorable à la bio, le Centre pas trop, la Droite pas du tout et l’Extrême Droite absolument pas."
Les dernières secondes de la vidéo, face caméra, devraient recueillir non pas pas un petit pouce, mais bien un poing levé : "Achetez bio et boycottez les supermarchés. Et tant qu'on y est, faisons une révolution pour qu'on interdise les produits chimiques dans l'agriculture et qu'on crée la SSA. C'est compliqué si on est seul, tout petit et sans arme… mais je ne crois pas être seul."
NB : Non seulement il n'est pas seul mais en plus de ça il n'est pas désarmé : son tracteur, au-delà de son utilité quotidienne, est de toutes les mobilisations citoyennes. Si vous voulez en avoir le cœur net, rendez-vous le 3 octobre pour combattre les pesticides. Votre nouveau youtubeur préféré sera là.