La folle histoire de la marche des fiertés

La folle histoire de la marche des fiertés

Une descente de police dans un bar gay new-yorkais. C'était il y a 57 ans. Ce qui s'est passé ensuite a changé le monde. Retour sur l'histoire des pride, ces marches des fiertés.
29 May 2026
11 minutes de lecture

“Pride”, “Marche des fiertés”, vous aimez, vous marchez, vous en serez peut-être pour l’édition du 27 juin 2026. Néanmoins connaissez-vous la longue histoire qui a abouti à ces rassemblements ? Saviez-vous que les foules qui défilent aujourd’hui sont l’héritage d’une première marche revendicative et localisée visant à commémorer les émeutes de Stonewall ? Ça non plus vous n’en avez jamais entendu parler ? Nous, si et on va se faire un plaisir de vous raconter tout ça. Enfin, non, pas nous mais plutôt eux et elles : Flavia, Fred, Ellen, Brenda, Marie-Jo et les autres, qui étaient là dès le début et qui depuis n’ont cessé de se battre pour défendre la dignité et la liberté des humains de ce bas monde.

27 et 28 juin 1969, là où tout commence : les émeutes de Stonewall

Tout commence à New York, comme souvent, et plus précisément à Christopher Street, dans le bar “le Stonewall Inn”, l’un des rares bars gays de la ville. À cette époque, la législation interdit le travestissement, la danse entre hommes et autres joyeusetés. C’est dans la nuit du 27 au 28 juin 1969 qu’une descente de police a lieu. Dans les années 60, c’est une sorte de routine pour les forces de l’ordre, en particulier dans les bars qui accueillaient la communauté gay où la consommation d’alcool est interdite. 

Mais ce soir-là, les choses prendront un tournant différent parce que certaines et certains l’auront décidé. 

Il y a par exemple Marsha P. Johnson, une activiste trans et travailleuse du sexe africaine-américaine. Née au lendemain de la guerre dans le New Jersey, elle est parfois présentée comme un symbole, celle qui aurait jeté la première pierre sur les forces de l’ordre. Elle affirmera en 1987 qu’elle n’est arrivée sur place que vers 2h du matin, après le début des émeutes, donc. Marsha et son amie Sylvia Rivera participeront aux premières Prides et à d'autres formes d'action directe. Mais n’allons pas trop vite en besogne et comprenons ce que Marsha découvre en arrivant sur place grâce aux mots de Fred Sargeant. 

Ce militant franco-américain des droits des homosexuels se balade avec son compagnon de l’époque, Craig Rodwell. Tous deux tiennent la toute première librairie LGBT des États-Unis. La suite, c’est donc lui, Fred, qui nous la raconte : “En arrivant au niveau de Christopher Street, nous avons vu une foule rassemblée devant le bar. Nous nous sommes arrêtés pour voir ce qu’il se passait. Très vite, nous avons appris qu’il y avait une descente de police, des policiers et des clients étaient toujours à l’intérieur. Les événements ont débuté quand les policiers ont commencé à emmener les clients arrêtés à l’extérieur du bar. Les personnes à l’extérieur étaient très en colère contre ce qui arrivait. Elles ont commencé à jeter des pièces, à ramasser des ordures dans les poubelles, quelqu’un a même réussi à arracher un parcmètre du sol… À cette époque, la police faisait du business avec les propriétaires des bars dont une grande partie, si ce n’est tous, appartenait à la mafia. Nous étions déjà très concernés par ce qu’il se passait donc quand on a vu cette descente, c’était un événement différent. Jamais la venue de policiers n’avait provoqué de telles réactions. C’était un tournant.” 

Le lendemain de tout

Dans les jours qui suivent, les affrontements donnent lieu à cinq jours d’émeutes dans un quartier de la ville de New York, Greenwich Village, non loin de Christopher Street. Et c’est là que commence réellement l’histoire. Car si la descente de la nuit du 27 est un fait tristement habituel à ce moment-là, c’est bien la suite qui nous intéresse comme l’explique Elle Broidy : “Ce qui fait la spécificité de Stonewall, ce n’est pas ce qui s’est passé sur le coup, mais ce qui s’est passé après. Ce moment a donné naissance à un mouvement.”

“À la minute où je suis entrée à la première réunion du Gay Liberation Front, j’ai su que cela allait changer ma vie.” Ellen Broidy

Ellen Broidy, c’est une militante américaine des droits des personnes homosexuelles et l’une des organisatrices et instigatrices de la future première marche des fiertés. Elle poursuit : “On s’est demandé ce qu’il fallait faire [de ces affrontements] et le Gay Liberation Front (GLF) a émergé quasiment dans les nanosecondes qui ont suivi". 

Le Gay Liberation Front ? Le GLF c’est l’un des collectifs LGBTQ+ les plus importants de cette période et c’est à lui que s'agrègent nombre d’États-Uniens et États-Uniennes en quête de justice. C’est le cas de Flavia Rando par exemple, une jeune étudiante qui a fait récemment son coming-out : “J’avais entendu parler des émeutes, je ne sais plus vraiment comment. Je vivais dans l’East Side et je suis allée dans le West Village parce qu’il me semblait que c’était très important ce soulèvement queer*. C’était la première fois qu’on contre-attaquait donc j’ai fait une sorte de pèlerinage là-bas, pendant une journée. J’ai vu le feu qui brûlait encore dans les poubelles… Et quelque temps plus tard, peut-être une ou deux semaines après les émeutes, j’ai croisé une amie dans le bus, Martha Shelley. Elle m’a dit 'on est en train d’organiser le Gay Liberation Front (GLF). J'ai répondu 'j’aimerais le rejoindre'. Je suis donc allée à la deuxième réunion du GLF. (...) À la minute où je suis entrée à la première réunion du GLF, j’ai su que cela allait changer ma vie. Parce que le GLF accueillait tout le monde : les personnes trans, les gays, les lesbiennes, les personnes de couleur, les jeunes gens qui avaient perdu leur maison et vivaient à la rue, toute personne qui voulait participer avait une voix.”

Quand la fierté prend forme

La lutte fait donc tâche d’huile. La “fierté”, future bannière est sur toutes les lèvres et c’est ce qu’illustrent les mots d’un autre témoin de cette histoire, Donald Arrington : "On s’était enfin élevés contre la répression dont nous étions victimes depuis des années”. Quelque chose est en train de se passer. Et les militants s’organisent pour demander la fin de la présence de la police dans les bars, comme le raconte Fred Sargeant : “Après la première nuit d’émeutes, (...) nous avons distribué nos tracts, plus de 5 000 au total. Et les gens sont venus ! Au tout début des émeutes, il y avait entre 70 et 100 personnes, puis nous étions des milliers ! Le bouche-à-oreille a fonctionné.”  

Ce n’est donc pas le grand soir, ce sont les grands soirs, ceux qui se répètent et qu’on repère parce que peu à peu la créativité s’emballe et l’enthousiasme recouvre la souffrance, celle de Flavia Rando et des autres : “Nous avons commencé à organiser des manifestations. L’une des premières dont je me souviens était contre le Village Voice, qui était supposé être le journal progressiste du Village. Mais ils refusaient d’écrire le mot "gay" et n’utilisait que le terme "homosexuel". (...) On a formé un collectif, à côté du GLF, les lesbiennes radicales, et on a organisé des soirées dansantes, des lectures de poésie, des productions de théâtre, des installations d’art, y compris des marches et des manifestations. On ne s’arrêtait jamais !”

4 juillet 1969 : quand “The Annual Reminder” devient papillon

Mais alors qui donc a un jour émis l’idée d’une “Pride” ? Une information clé : à l’époque "The Annual Reminder" ("Rappel Annuel" si vous avez fait anglais LV4) est organisé depuis 5 ans et tous les 4 juillet à Philadelphie à l’initiative de Craig Rodwell (le libraire, vous suivez ?). Un rendez-vous où des minorités réclament l’égalité de leurs droits. Et de ce rendez-vous est donc né autre chose parce que Stonewall est passé par là. Ce jour-là, Craig Rodwell a l’intuition que cet “Annual Reminder” sera le dernier du nom. Et que les suivants se passeront à New York et seront reliés à la désormais symbolique nuit de Stonewall.

2 novembre 1969 : “les manifestations spontanées de Christopher Street”

Nous sommes donc quatre mois après les émeutes et l’intuition de Craig Rodwell se concrétise. Avec Fred son compagnon mais aussi Ellen Broidy et Linda Rhodes, ils se lancent dans l’organisation d’un défilé à New York pour commémorer “les manifestations spontanées de Christopher Street” comme ils les appellent. En parallèle, des militants de Chicago, San Francisco et Los Angeles décident eux aussi de commémorer les émeutes de Stonewall.

En route pour la première marche

Janvier 1970 : arrive enfin la première “Pride”, ancêtre de toutes celles qui existent aujourd’hui. Les réunions de préparation commencent début janvier 1970, notamment pilotées par Brenda Howard, militante bisexuelle connue comme la “mère de la Fierté” et dirigeante de la première heure du GLF ainsi que de la Gay Activists Alliance. Tout a lieu dans l’appartement de Craig Rodwell, au 350 Bleecker Street.

C’est le 27 juin 1970 qu’à lieu la première Pride au monde à Chicago. Fred Sargeant raconte : "La première pride a été un processus compliqué parce qu’il y avait tant d’associations différentes à New York. Et rassembler tout le monde, sur le même thème, était difficile. Finalement, nous avons proposé une marche commémorative en juin, le jour anniversaire de Stonewall. Un comité a été créé, “The Christopher Street Liberation Day”, et c’est lui qui a coordonné tous les groupes new-yorkais. C’était le début de la marche des fiertés".

“Nous sommes votre pire peur, nous sommes votre meilleur fantasme et nous sommes là !'” Flavia

Au lendemain de cette première Pride, d’autres suivent à San Francisco et des rassemblements plus importants ont lieu à Los Angeles, New York, encore sous le nom de “Christopher Street Liberation Day”. Le terme de Gay Pride ne viendra que plus tard avec un certain Thomas Lawrence Higgins, un autre militant des droits des homosexuels basé dans le Minnesota. 

Les “Gay pride” sont donc nées. Un avant et un après il y aura et c’est que chante Flavia : “Nous sommes tous allés à Central Park. Et on a eu un 'gay in', nous nous sommes assis, embrassés, nous avons chanté et nous voilà : des milliers de queer people, dehors en train de chanter : 'Nous sommes votre pire peur, nous sommes votre meilleur fantasme et nous sommes là !'”

De New York à Münster

29 avril 1972, l’Europe enclenche le mouvement. C’est à Münster en Allemagne que le Vieux Continent voit la première marche en ce printemps 1972. Elle réunit 200 personnes. Il faut un début à tout, non ? 

Et chez nous alors, que se passe-t-il ? Il faut attendre l’année 1977 et l’appel du MLF et du Groupe de libération homosexuelle pour voir notre pays suivre l’exemple états-unien. Mickaël Studnicki, historien, explique que ces premières marches “ne réunissent que quelques centaines de personnes, mais sont très politiques, et font sortir l'homosexualité de la sphère privée (...) Elles revendiquent la fin des discriminations et pénalisations homophobes, incarnées par une loi de 1942 qui crée une différence d'âge entre la majorité sexuelle des gays et celles des hétérosexuels.”

25 juin 1977, la première manifestation homosexuelle indépendante à Paris

Et les personnes qui manifestent à l’époque confirment par leurs dires l’acte politique que représente cette première marche. Parmi elles, il y a Marie-Jo Bonnet, militante féministe :"Il ne faut pas oublier qu'à cette époque-là, on n'existait pas. C'était le tout début du mouvement d'émancipation. On était encore les anormaux. Il faut bien comprendre à quel point c'était audacieux de faire ça". Politiquement, il se passe d’ailleurs des choses Outre-Atlantique, notamment lors des campagnes particulièrement créatives de Harvey Milk, militant qui devient le premier élu ouvertement homosexuel de l'histoire de la Californie (il remporte un siège de superviseur municipal en 1977). Avant de connaitre une fin de vie tragique (il est assassiné par ses opposants politiques), les onze mois au pouvoir de ce Milk lui permettent de lancer un projet de loi interdisant la discrimination dans l'attribution des logements publics et l'emploi sur la base de l'orientation sexuelle.

La grande marche

Avril 1981 à Paris. Cette année mémorable pour la gauche française est aussi celle qui verra plus de 10 000 personnes défiler, juste avant l'élection présidentielle. C’est face à ce cortège impressionnant que le candidat François Mitterrand promet d'abroger cette loi s'il est élu, donc de dépénaliser l’homosexualité, engagement qu’il respectera l'année d'après. On passe donc de marche festive, de revendication à des victoires politiques concrètes. À la capitale, depuis 1981, la Marche des Fiertés a lieu au mois de juin chaque année. Qui dit populaire dit aussi tentation de prise de pouvoir, note Marie-Jo Bonnet : "En 1977, c'était une explosion de joie, de désir, de jouissance… En 1981, c'était un esprit très différent, ce n'était pas la même énergie qui se manifestait. Les gays avaient pris le pouvoir et se bagarraient pour être au premier rang, en tête de cortège, derrière la banderole, pour la photo."

Années 80 - 90 : le mouvement associatif se structure

En France et ailleurs, l'épidémie de VIH qui frappe de plein fouet la communauté militante dans les années 1980, est déterminante dans la visibilisation des prides. C’est notamment dans ces années que Aides (1984), Act'Up Paris (1989) naissent et portent des happenings encore célèbres aujourd’hui, comme le préservatif géant qui avait, le temps de quelques heures, recouvert l'obélisque de la Concorde. Grâce à ces associations dont la voix porte contribuent également à élargir les rangs, la question LGBT+ dépasse alors les seules personnes gays et lesbiennes. Ainsi, dans les années 1990, on passe d'un défilé militant à un événement populaire qui rassemble des centaines de milliers de personnes.

En Europe, le mouvement grossit aussi. L’Europride, la marche des fiertés européenne qui change de destination chaque année, s’arrête en 1997 à Paris. Plus de 300 000 personnes défilent. 

Dans les années 2000, en France, la structuration continue. Les marches des fiertés se structurent autour de l’Inter-LGBT, responsable de l’organisation de la marche depuis 2001. Entre 1990 et 2000, la participation augmente continuellement. En 2006, on dénombre 800 000 personnes qui marchent en métropole et dans les Outre-Mer.

Pendant ce temps-là, l’opposition se structure aussi. En 1998, deux ans avant le nouveau millénaire, des Français et Françaises descendent pour la première fois dans la rue aux côtés de Christine Boutin députée des Yvelines pour s'opposer à l'extension des droits LGBT+. Leur message ? “Nous ne voulons pas du PACS pour ces gens-là”. En 2012, on refait le match avec cette fois-ci des oppositions massives à Christiane Taubira, alors ministre de la Justice de François Hollande, qui propose d'ouvrir le mariaige aux personnes de même sexe. Ces années voient la cause s’élargir à d'autres catégories d'orientation sexuelle et d'identité de genre. Le sigle LGBT+ devient LGBTQIA+.

Ne jamais rien lâcher

Aujourd’hui nous sommes en 2026. D’un côté, cette histoire et ces émeutes de Stonewall semblent lointaines, la souffrance révolue. 50 ans après le début de la lutte, le chef de la police de New York, James O'Neill, s'est d’ailleurs excusé pour les violences policières commises en 1969 : "Ce qui s'est passé n'aurait pas dû se passer. Les actions du NYPD ont été une erreur, c'est aussi simple que cela. Les actions et les lois étaient discriminatoires et tyranniques, et pour cela, je m'excuse". En France, la ville de Paris inaugurait il y a quelques années la Place des émeutes de Stonewall, dans le 4e arrondissement, au sein du quartier du Marais. Néanmoins les inquiétudes restent. Voire grandissent depuis quelques années. L’année dernière, la marche de Washington, Budapest ou Paris (500 000 personnes selon l’Inter-LGBT) criait son unité face à "l'internationale réactionnaire". L’arrivée au pouvoir de régimes autoritaires renforce la vigilance d’une partie de la population face à la menace de régressions impensables des droits humains.

Alors que faire ? 

  • Continuer la fête d’une part, suivez mon regarde vers Mickaël Studnicki : "Cette démocratisation s'est aussi faite grâce au caractère festif que les marches ont adopté, avec des défilés en musique et sur des chars, dans une ambiance colorée et visuellement marquante, pour donner envie de les rejoindre.” 
  • Au-delà de la fête, grossir les rangs pour agir face aux enjeux actuels : harcèlement scolaire, thérapies de conversion, perte des droits des mamans lesbiennes en Italie, etc. Aujourd’hui la Pride française ne cesse de se réinventer et d’aller plus loin et d’élargir son champ d’action. La “Pride radicale” ou la “Pride des banlieues” notamment se veulent plus intersectionnelles. 


Tous et toutes ensemble, montrons donc à Fred, Marie-Jo et les autres qu’ils et elles ne se sont pas battus pour rien.


* Queer : désigne les personnes ayant une identité de genre non cisgenre ou ayant une orientation sexuelle différente de l'hétérosexualité, autrement dit “Queer” représente l'ensemble de la diversité sexuelle et de genre. D’abord utilisé de manière péjorative contre les personnes LGBTQ+ à la fin du XIXe siècle, le terme a été repris et revendiqué par des militants LGBTQ+ dans les années 80.

Pour aller plus loin on vous conseille ce livre :

Queers : riposter à l'injure. La réélection de Trump confirme la renaissance d'une internationale fascisante que traduit notamment un violent backlash sur nos droits. Riposter à l'injure qui nous est faite implique d'en connaître les acteurs et les menaces, de donner une mémoire à nos luttes et de fonder notre combat sur la puissance d'un collectif uni. 

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