C’était le 3 mars dernier. Vous avez ouvert votre journal préféré, Ouest France par exemple, et vous avez lu ceci : “L’État français a dédommagé le concessionnaire de la future autoroute A69 à hauteur de 79 millions d’euros”. Est-ce le montant qui a provoqué en vous un haut-le-cœur ? Ou simplement le retour de cette saga infernale où le courage de la lutte écologiste s’est heurté lors des 3 dernières années à un mur infranchissable ? Dans tous les cas, nous ça nous a donné envie de faire un état des lieux sur “L’affaire A69” et de tout reprendre depuis le départ.
Le résumé si tu n’as rien suivi
Ne culpabilisez pas ! Non, tout le monde n’a pas entendu parler de l’A69, non l’intégralité de la France n’est pas au fait des luttes écologistes (ça viendra, on vous le promet). Cette lettre et ces deux chiffres A-6-9, désignent un chantier, celui d’une autoroute devant relier Castres à Toulouse, serpent de goudron de 53 km, censé faire gagner aux automobilistes une vingtaine de minutes le trajet entre Toulouse et Castres (1h15 de voiture aujourd’hui).
Quelques chiffres cadeau : l’A69, ce serait 17 € de péage aller-retour et 40€ pour les camions, un projet à 500 000 millions d’euros, la destruction de 400 hectares de terres agricoles, la coupe d’un millier d’arbres, la destruction de zones humides et de l’habitat de 162 espèces protégées (sources : revue Silence).
Aujourd’hui un recours est toujours en cours devant le Conseil d'État. La clôture de l'instruction pourrait intervenir dès le mois d'avril, et une décision pourrait intervenir avant l'été.
Ceci étant dit, des chantiers de route, il y en a partout. Et vous sur votre petit canapé, vous ne savez peut-être pas ou plus pourquoi celle-là précisément a fait parler d’elle ces dernières années. On vous raconte tout depuis la première étincelle.
Commençons par les 10 grandes étapes de ce bazar à moteurs :
- Printemps 2023 : tout commence. Le maître d'œuvre des travaux et donc futur concessionnaire de l'A69, Atosca, retenez bien ce nom, enfin non oubliez-le, ouvre le bal. Le chantier est lancé.
- Après quelques jours : les riverains, des militants et associations élèvent leurs voix. Les premières ZAD fleurissent, des manifestations et grèves de la faim sont organisées et les premiers recours juridiques sont enregistrés.
- Avril 2023 : la lutte s’organise, les forces de l’ordre durcissent le ton, notamment après un premier week-end de protestation qui dope les énergies militantes.
- Tout au long de l’année, les médias s’emparent également du sujet et font entendre les voix d’écologistes mais aussi de scientifiques qui dénoncent les nombreuses destructions et dangers que le projet fait peser sur la biodiversité locale (zones humides, terres agricoles, nappes phréatiques, etc.)
- Été 2024 : les deux camps s’affrontent avec virulence, les rassemblements des “anti-A69” sont de plus en plus importants, de nouveaux affrontements entre la société civile et les forces de l’ordre éclatent. Des camions et engins de chantier sont incendiés pour tenter de freiner la… machine, justement.
- Automne 2024 : le procureur de Toulouse annonce qu’une société chargée de la sécurité du chantier a participé à des “commandos" ciblant des opposants à l'A69. 6 hommes sont mis en examen un an plus tard pour "incendie volontaire en bande organisée, association de malfaiteurs et violences en réunion".
- 27 février 2025 : Annulation de l’autorisation des travaux. C’est le tribunal administratif de Toulouse qui annule l’autorisation environnementale accordée à ce projet. Le chantier est ainsi suspendu pendant trois mois. On croit à une victoire inédite dans le camp écolo… Mais la fête est de courte durée.
- L'État et Atosca font appel et obtiennent un "sursis à exécution".
- Fin mai : retournement de situation. La cour administrative d'appel de Toulouse ré-autorise le chantier.
- 30 décembre 2025 : sale ambiance pour le réveillon. La cour administrative d'appel valide finalement l'autorisation environnementale.
- 7 avril 2026 : de la prison avec sursis requise contre cinq personnes soupçonnées d’intimidations contre des anti-autoroute
- Aujourd’hui un recours est toujours en cours devant le Conseil d'État. La clôture de l'instruction pourrait intervenir dès le mois d'avril, et une décision pourrait intervenir avant l'été.
Quelle histoire ! L'autoroute A69, qui devait être mise en service en décembre 2025, devrait être ouverte en octobre de cette année. Fin de l’histoire ? Non, parce qu’une goutte est venue faire déborder les vases déjà brisés de nos espoirs.
À lire sur le même sujet → ZAD, zone à défendre, zone à définir ?
Une indécence qui nous oblige à refuser le printemps silencieux
“L’État français a dédommagé le concessionnaire de la future autoroute A69 à hauteur de 79 millions d’euros après la longue interruption du chantier en 2025,” a appris mardi 3 mars 2026 l’Agence France-Presse (AFP) auprès du ministère des Transports.
C’est la “breaking news” du printemps provenant de fuites dans la presse, relayées par Médiacités. Celle qui ne fait pas plaisir du tout. 79 millions d'euros. Au concessionnaire. A partir de là, il faut prendre une grande inspiration, tenter d’être a priori froid dans son analyse pour “essayer”, rien qu’un peu, de comprendre l’éventuelle raison derrière cette dépêche extirpée des coulisses du chantier.
La raison invoquée est donc la suivante. Cette somme a été versée "du fait des conséquences de la décision du tribunal administratif de Toulouse du 27 février 2025, qui a abouti à la suspension du chantier". Le chantier a pris du retard, ça a fait perdre de l’argent à celui qui devait le mettre en œuvre, on le dédommage pour ça…
… Néanmoins, cela pose un premier problème : le coût réel de la suspension avait été estimé à 20-25 millions d'euros par le gouvernement. Et pour être même totalement précis, c’est l’entreprise Atosca elle-même qui avait évalué les coûts à 180 000 euros par jour de suspension. Donc beaucoup, beaucoup moins. Geoffrey Tarroux, l’un des porte-parole du collectif d’opposants à l’A69 La voie est libre, confirme les chiffres : “Cela nous paraît totalement extravagant (...) la centaine de jours d’interruption représenterait plutôt environ 18 millions.”
La parole est à la défense, enfin à l’accusé, enfin à Atosca et à notre gouvernement, donc. Une seule question : comment cette somme a-t-elle été calculée ?
D’un côté, notre ministère des Transports dit avoir couvert les neuf mois de retard du chantier, notamment les frais liés à “la mise en sécurité du chantier, maintien en emploi de certains personnels avec des compétences techniques rares…". Même son de cloche pour le concessionnaire, les éléments de langage sont parfaitement alignés : "L'indemnisation comprend à la fois le coût de la suspension (3 mois) et de sa reprise, qui implique un décalage de 9 mois de l'issue du chantier". Et d’ajouter calmement : “Une médiation a été menée par deux tiers indépendants entre l’État et Atosca afin de définir les conditions d’une reprise des travaux.” Et c’est donc lors de cette médiation, qu’on espère avoir eu lieu autour d’une bonne brioche et de quelques gorgées de tisane à l’hibiscus, que le pactole de 79 millions d'euros d'indemnisation a été fixé.
“Un système organisé pour offrir à un groupe privé son autoroute sur fonds publics”
Sidérant, non ? Les opposants, eux, vous l’imaginez bien, n’ont pas hoché sagement la tête et ont creusé tout ça. "À l'époque, le chantier était déjà en retard", dénonce ainsi Thomas Digard, ingénieur et membre du collectif La voie et libre. "L'ouverture en décembre 2025 a toujours été impossible. Atosca a saisi l'aubaine de la suspension pour être indemnisée". Et ils ajoutent non sans colère : “L’État est un larbin servile qui se couche devant NGE-Atosca et les forceurs de l’A69”.
Mais pour le ministère, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : "Cette procédure de médiation est respectueuse de l'intérêt général et de ceux du contribuable". La preuve, au départ Atosca avait demandé deux fois plus ! Le gouvernement aurait ainsi courageusement “divisé par deux par rapport aux demandes initiales du concessionnaire". Atosca a donc gagné le beurre (la réautorisation à poursuivre le chantier), l’argent du beurre (cette somme mirobolante pour illuminer leur printemps mais pas celui des rouge-gorges), mais l’entreprise aurait souhaité un beurre plus qualitatif quantitatif visiblement. Et si on montait une cagnotte pour les soutenir ?
On rit jaune mais au fond le problème est grave. Et complexe. Quand le collectif LVL explique que "Contractuellement, c'est le concessionnaire, et non l'État, qui prend le risque lié aux recours en justice contre le projet", l’avocat Eric Landot, spécialisé en droit public des affaires déclare sur TF1 que le risque est pris “pour la gestion du projet seulement". Et que dans la mesure où c’est l’état qui aurait merdé en censurant via le tribunal administratif, c’est bien à lui de payer pour l’interruption du chantier.
Suite et fin ?
On a beau chercher, on trouve peu de raisons d’être optimistes à l’heure qu’il est. Si ce n’est, on vous l’a dit, que le recours devant le Conseil d'État devrait entraîner une décision cet été ou avant. En dehors de cela, la mobilisation sans précédent contre l’A69 semble pousser les porteurs du projets, et nos élus à durcir les règles pour éviter d’autres “débordements”. En effet le gouvernement soutient une réforme qui questionne la raison impérative d'intérêt public majeur d'un projet, en gros une raison qui, si elle est reconnue, considère que le projet est tellement important que oui, allez, on peut déroger à la protection d’espèces protégées. Le gouvernement pousse donc pour éviter la multiplication des contentieux, en clair, pour rendre les oppositions moins difficiles à contourner et éliminer tous les recours. Et comme ça la mauvaise ambiance de l’A69 ne se reproduira pas.
Pour les associations de défense de l'environnement, de nombreux scientifiques mais aussi des avocats spécialistes du droit de l'environnement, c’est la porte ouverte à un retour en arrière sur les questions de biodiversité et de protection du vivant au sens large. Enième retour en arrière.
40 recours juridiques, 40 associations qui se battent. Des milliers de militants et des milliers d’heures de bataille. Pour une dizaine de minutes de gagnées dans la voiture. Franchement ? Voilà.
Aller plus loin et moins vite
Allez, au fond du verre vide, il reste toujours un peu d’eau. En l’occurrence cette lutte a comme d’habitude permis de multiples créations et mouvements d’intelligence collective impressionnants. De l’A69 il restera aussi des cerveaux qui ont pensé le territoire sans cette autoroute, des associations qui se sont liées sur le terrain et qui vont continuer de sauver ce qui est à sauver. Et pour vous qui lisez cet article, on vous partage quelques pages, collectifs, contenus permettant de suivre les appels à mobilisation et de comprendre les enjeux passés, présents et surtout futurs liés à ce projet climaticide et dénué de sens dans notre monde de 2026 :
- Les infos chaudes : Le collectif “La voie est libre” sur instagram ou sur leur site lvel.fr
- Le récit et les images : les documentaires ‘Le vivant qui se défend” de Vincent Verzat et “Alliances Terrestres” d’Isabelle Haëlvoet.
- Un autre récit : celui de la revue en ligne Silence,
- Des alternatives ? Le projet “Une autre voie” : uneautrevoieorg.wordpress.com




