Depuis près de vingt ans, des bateaux venus du monde entier prennent la mer pour tenter de briser le blocus de Gaza, alerter sur la situation, interpeller les responsables politiques, et apporter un soutien concret aux populations sur place. Il y a quelques jours, une flottille internationale d’une ampleur inédite a été stoppée en pleine mer, en eaux internationales. Charlie a participé au lancement de cette flotille et nous raconte.
Ils avaient quitté la terre il y a quelques semaines pour se rendre à Gaza et apporter leur soutien. Le 30 avril 2026, 22 des 50 bateaux engagés dans une flottille internationale à destination de Gaza ont été interceptés par l’armée israélienne au large de la Crète, à près de 1 200 kilomètres des côtes gazaouies, selon l’organisation Global Sumud France.
Près de 200 personnes ont été arrêtées, dont Raphaëlle Primet, conseillère communiste de la Ville de Paris. Plusieurs navires ont été immobilisés et endommagés.
C’est la première fois que l’État d’Israël intervient aussi tôt et aussi loin en mer Méditerranée. Une opération illégale au regard du droit international, face à une action internationale pacifiste de solidarité avec le peuple palestinien.
Les bateaux de la flottille transportent de l’aide humanitaire et visent à ouvrir un corridor maritime vers l’enclave palestinienne, alors que les voies terrestres et aériennes sont devenues quasi inaccessibles depuis l’imposition du blocus de la bande de Gaza en 2007.
À lire sur le même sujet → Un pavé dans la méga bassine
© Charlie Delboy
Revenir au commencement des flottilles
Le mouvement des flottilles vers Gaza émerge en 2008 avec le Free Gaza Movement. Cette stratégie d’action directe, non armée, vise à briser le blocus par la mer. À l’époque, plusieurs bateaux parviennent à atteindre les côtes gazaouies.
En 2010, tout bascule.
L’assaut par l’armée israélienne contre une flottille internationale, notamment le bateau Mavi Marmara, fait dix morts parmi les journalistes et activistes à bord. L’événement marque un tournant majeur : il révèle au monde la violence des interceptions en mer et donne une visibilité sans précédent au mouvement.
Dans son sillage, la Freedom Flotilla Coalition se structure pour coordonner ces missions, malgré des interceptions quasi systématiques.
Entre 2010 et 2025, une dizaine d’expéditions sont organisées. Si la quasi-totalité est stoppée avant d’atteindre Gaza, ces actions continuent de jouer un rôle central : maintenir une pression médiatique et politique, documenter les entraves et dénoncer le blocus.
En 2025, en plein génocide à Gaza, les flottilles repartent. Le voilier Madleen - nommé en hommage à Madleen Kulab, l’unique femme pêcheuse de la bande de Gaza - avec à son bord notamment Rima Hassan et Greta Thunberg, incarne cette relance. Chargé d’une aide humanitaire, il est intercepté en mer avant d’atteindre Gaza. L’équipage est arrêté, emprisonné par l’armée israélienne, puis expulsé.
Mais cette mission marque une évolution stratégique : une médiatisation continue, pensée comme outil de protection. Vidéos, journaux de bord, relais à terre : tout est mis en œuvre pour rendre visible chaque étape et éviter toute interception dans le silence.
“Nous faisons cela parce que, quelles que soient les chances que nous avons, nous devons continuer à essayer. Car dès que nous cessons d'essayer, nous perdons notre humanité.”
© Charlie Delboy
Une flottille plus grande, dans un contexte plus risqué
La flottille actuelle se distingue par son ampleur.
Plus de 50 bateaux ont quitté ces dernières semaines Marseille, Barcelone et Syracuse. À leur bord : des participant·es venu·es du monde entier, et une coordination internationale renforcée.
Mais elle se distingue aussi par l'environnement géopolitique dans lequel elle évolue.
Dans le contexte des attaques coloniales et impérialistes menées par Israël et les États-Unis depuis février 2026 dans le sud Liban et en Iran, les tensions régionales sont fortement accrues. La Méditerranée orientale est devenue une zone à risque, où les déplacements civils et militants s’inscrivent dans un environnement de conflit élargi.
L’interception du 30 avril en est une illustration : plus rapide, plus lointaine, plus massive.
Alors, pourquoi repartir ?
Depuis le début des flottilles, très peu de bateaux atteignent Gaza.
Et pourtant, elles continuent de partir.
Parce que leur impact ne se limite pas à l’acheminement d’aide.
Les flottilles documentent les interceptions et les violences en mer de l’armée israélienne.
Elles créent des séquences médiatiques qui remettent Gaza au cœur de l’agenda international.
Elles relient des réseaux de soutien au peuple palestinien à l’échelle mondiale.
Elles mettent les États face à leurs responsabilités, y compris en Europe, notamment sur la question des ventes d’armes.
En ce sens, la flottille est autant une action humanitaire qu’un outil politique.
Enfin, prendre la mer, malgré les risques, c’est aussi adresser un message simple : les Palestinien·nes ne sont ni seul·es, ni oublié·es.
© Charlie Delboy
Et depuis ici, comment agir ?
Face au génocide à Gaza dont nous sommes toutes et tous témoin à distance, le sentiment d’impuissance est pour beaucoup immense. Pourtant, il existe des moyens d’agir.
S’informer est un premier levier : à travers des enquêtes, des livres ou des films, comme From Gaza With Love, de Suhail Nassar et Charles Villa, accessible en ligne. Mais aussi et surtout en suivant les journalistes gazaoui·es qui continuent de documenter le quotidien à Gaza malgré tout, comme Bisan Owda. Un travail d’autant plus crucial que, depuis le 7 octobre 2023, au moins 262 journalistes ont été tué·es à par Israël à Gaza, et que l’accès aux médias étrangers y est interdit.
Se renseigner sur les liens entre notre propre pays et la situation en Palestine, notamment à travers les coopérations militaires et les exportations d’armes, documentées par des collectifs comme Stop Arming Israel France, pour mieux comprendre les responsabilités en jeu.
La pression politique reste centrale : interpeller les élu·es et les institutions contribue à faire évoluer les positions diplomatiques. Par exemple en signant cette pétition visant la suspension totale de l’accord d’association UE-Israël.
Le boycott est un autre levier clé, qu’il soit économique ou universitaire et culturel.
Soutenir financièrement des initiatives humanitaires comme le Sameer Project qui finance l’achat et la distribution directe de nourriture, d’eau, de médicaments ou d’abris pour les familles déplacées à Gaza.
Organiser ou participer à des mobilisations locales : ces actions permettent de maintenir une visibilité et de construire un rapport de force à l’échelle internationale.
Enfin, relayer les actualités de la flottille en route vers Gaza est également un soutien concret : cela contribue aussi à leur protection, en rendant visibles celles et ceux qui s’y engagent.
Les flottilles sont un outil parmi d’autres. Mais elles nous rappellent une chose simple : agir est encore possible.
À chacun·e de trouver ses formes de solidarité en action.







