Où est passée l’eau ? Entretien avec Emma Haziza

Où est passée l’eau ? Entretien avec Emma Haziza

L’eau commence à manquer. Comment est-ce arrivé ? Entretien avec l'hydrologue Emma Haziza.
05 July 2023
par Vianney Louvet
7 minutes de lecture

Elle est l’une des rares voix à nous alerter sur les conséquences des agissements de notre civilisation humaine sur le cycle de l’eau. C’est simple, sans eau, on ne survit pas. Et aujourd’hui l’eau commence à manquer. Comment cette catastrophe imminente peut-elle encore être invisibilisée ? Nos nappes se vident, les sécheresses se multiplient et rien ne change. Essayons de comprendre ce qui se passe sous nos pieds, dans nos lacs, essayons de revenir à ce cycle de l’eau sagement appris en 6ème , essayons de comprendre comment les dérèglements climatiques nous précipitent vers une situation hydrologique catastrophique. Si tu es éco anxieux ces derniers temps, lis ça un peu plus tard.  

Emma, la fille qui aimait l’eau

L’histoire d’amour entre Emma et l’eau commence après son déménagement de Paris, direction les Pyrénées Orientales. C’est au fin fond d’une vallée que la jeune fille se prend de passion pour les paysages et notamment pour cet or bleu, apprenant par cœur l’emplacement des sources, des résurgences, etc.

A l’aube de sa vie professionnelle, Emma opte pour un OVNI universitaire avec une thèse en hydrologie et psychosociologie des organisations à l’école des Mines. « Si on veut avoir une pensée d’action, il faut avoir une pensée systémique ». L’importance d’une vision globale et de l’analyse des interactions de notre monde – dont parle aussi Arthur Keller - deviendra la colonne vertébrale de son travail.

La scientifique le répète, elle est avant tout « une fille du terrain » mêlant géologie, hydrologie de surface puis dans un deuxième temps l’hydrométéorologie et le travail sur les événements climatiques extrêmes. Rapidement, ses connaissances à la fois théoriques et pratiques l’amèneront à travailler avec les territoires : « il y a un vrai besoin de connaissances et méthodes, peu de gens accompagnent la résilience territoriale et l’adaptation au changement climatique ». D’où la création de Mayane pour accompagner, identifier les freins à la transition.  

Pour résumer, et à l’image de l’eau, Emma Haziza peut apparaître sous de multiples états : la pédagogue médiatique sur France Info, la scientifique enflammée par la recherche-action, l’enseignante (dans pas moins de 12 masters différents, tout de même), l’enseignante-bis mais avec les plus jeunes (Mayane-Education a formé près de 100 000 enfants aux enjeux des dérèglements climatiques), la « veilleuse » scientifique scrutant les images satellites et radar de notre petit monde, la petite voix qui conseille les élus (experte du préfet de l’Hérault pendant 10 ans, elle a pu notamment suivre de près la gestion opérationnelle de phénomènes extrêmes tels que les inondations), et même, plus récemment, la startupeuse puisque Emma travaille sur la création d’une entreprise utilisant la data et le numérique pour accélérer l’accompagnement.

On fait un tour de météo ?

Emma propose un état des lieux éclair :

  • En janvier-février, il y a eu un déficit clair de pluviométrie qui a empêché la recharge des nappes.
  •  En mars-avril, la météo assez pluvieuse a permis de limiter la casse, par petits épisodes et très localisés.
  •  En mai, le peu de pluie a surtout rechargé les premières couches de sol. En effet, quand on dépasse la mi-mars, les nappes ne se rechargent plus, on parle de « vidange », la végétation, tel un énorme siphon, pompe l’eau de la nappe.
  • Récemment un vent Nord/Nord-Est très sec a créé en une quinzaine de jours une sécheresse éclair (très visible dans des villes comme Strasbourg).
  • Des communes, notamment dans les Pyrénées Orientales et l’Aude connaissent un déficit chronique et manquent déjà d’eau

Et tout cela avant l’été.  

La situation s’est améliorée ces dernières semaines avec un mois de juin et un début juillet pluvieux mais les extrêmes de températures à travers le monde et l’arrivée d’El Nino nous exposent à un potentiel été très chaud. La première conséquence sera de basculer très vite dans des états de stress hydriques avec des sécheresses éclair.

Le bras de Loire de varades en Loire-Atlantique le 08/08/2022 - Le niveau d' eau de la Loire est au plus bas à cause de la sécheresse ©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Franck Dubray

Excusez-moi, auriez-vous vu l’eau par hasard ?

Mais alors quel est le lien entre notre planète qui se réchauffe et le cycle de cette petite molécule, véritable carburant de notre existence ?

La température augmente, ça c’est acté pour de plus en plus de gens, en dehors de Pascal Praud. Cette augmentation crée une évaporation massive et plus rapide – voire la relation de Clausius-Clapeyron pour les plus motivés – et augmente également le pouvoir précipitant du nuage. A partir de là tout s’accélère. Le cycle de l’eau que tu connais bien est là, mais en version avance rapide et avec des phénomènes locaux extrêmes, des pluies diluviennes qui se multiplient quand les sécheresses s’allongent.

Le changement climatique provoque également beaucoup plus de phases anticycloniques que dépressionnaires. Et ça, en gros, cela aspire l’eau du continent et l’amène vers l’Atlantique. A cela il faut ajouter les effets de l’agriculture intensive et de l’anthropisation des sols… qui elles agissent sur le « petit cycle de l’eau » en surface des sols.

Globalement et localement, tout s’accélère et se dérègle. De plus en plus d’eau souterraine repasse dans l’eau salée. On compte une perte de 52% des lacs et rivières dans le monde à ce jour. Et ça, c’est une catastrophe. En dehors de l’utilisation qu’on en fait, les nappes jouent de nombreux rôles notamment dans le maintien de l’humidité des sols et donc de leur fertilité. (Coucou la biodiversité !) 

Seuls quelques endroits comme le Tibet et le Rift africain reconstituent en ce moment leur nappe… Deux endroits dans lesquels l’être humain ne vit pas. La belle métaphore. Cette eau fuit l’humanité.

« J’ai eu peur pour la première fois il y a quelques semaines »

Emma le dit, elle ne pourrait pas continuer son travail sans une réelle distance émotionnelle, la tenant un peu à l’abri des fracas de notre civilisation. « Je vais bien, je suis dans l’action, cela soigne mon éco-anxiété ». Mais parfois, la situation est tellement grave que rien n’y fait. «J’ai eu peur pour la première fois il y a 2-3 jours. Je n’arrive pas à voir comment on va s’en sortir ».

Et en même temps, imaginez-vous dans son quotidien : tous les jours découvrir qu’il fait 40°C en Sibérie, 49 en Chine, 50 en Iran, que « partout les records absolus sont battus », que les canicules marines se multiplient, que l’océan Atlantique est en train de devenir un jacuzzi, que l’Antarctique fond massivement, que – nous ne pouvons plus regarder ailleurs - le continent Européen est celui qui se réchauffe le plus vite au monde. … et que rien ne se passe. Rien. Zara et les autres continuent à pomper les nappes phréatiques pour le plus grand bonheur de la fast fashion,  la désinformation est toujours plus puissante, toujours plus présente.

« Je suis catastrophée. On ne se rend compte de rien ». Et Emma de mentionner ce chauffeur de taxi lui expliquer que tous les changements sont liés au soleil, que c’est naturel, que c’est déjà arrivé… Il y a quelques jours un tweet d’Emma alarmiste – et se terminant par un peu de second degré désespéré - s’est fait ensevelir par les climatosceptiques, la scientifique a été traitée de complotiste, des agriculteurs l’ont attaquée massivement. Aujourd’hui, il est trop dangereux de parler du danger.

Voici le SOS d’une terrienne en détresse

Soyons honnêtes. On ne va pas vers un changement, le profit est le seul gouvernail des entreprises et ça, Emma le constate tous les jours avec les merveilleuses « politiques RSE » des multinationales qu’elle tente d’alerter sur leurs pratiques. Soyons honnêtes, la désalinisation des océans est un mirage, comme toutes les solutions technologiques, elle est non seulement extrêmement énergivore mais nécessite en plus pas moins de 12 produits chimiques dans le processus, produits chimiques qu’on rejette ensuite dans l’eau salin et qui contribue à la destruction des écosystèmes côtiers. 

Que faire donc ? « Le dire haut et fort » pourrait être l’hymne d’Emma. Dire la réalité, quoi qu’il en coûte. On a 25% de chance de basculer sur un super Niño cet été. 1300 communes ont manqué d’eau en 2022, combien cette année ? L’année dernière Nantes a failli faire partie des communes sans eau… « Vous imaginez des catastrophes de cette ampleur ? La ville de Nantes ravitaillée avec des petites bouteilles en plastique ? ». Nous ne sommes aujourd’hui pas prêts à cette modification du cycle de l’eau, tant au niveau de nos bâtiments, de nos quotidiens, de nos villes, que de nos modèles agricoles sans haie, sans paillage…

Il ne s’agit plus de grandes idées, de grandes théories, de projection à 2050, il s’agit de survie, maintenant. Pas d’eau, pas de cycle carbone, pas de biodiversité, pas de vie.

Emma nous alerte tous les jours.
Mais parle également d’espoir. C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’elle rencontre des populations autochtones pour valoriser leur savoir et leurs connaissances. C’est de cela qu’il s’agit aussi lorsqu’elle rejoint des assemblées populaires pour parler, expliquer, imaginer. C’est encore et toujours l’espoir qu’elle ravive lorsqu’elle raconte qu’il existe aujourd’hui des moyens de reconstituer des écosystèmes, de faire rejaillir des sources d’eau là où il n’y avait plus rien.

Un goutte-à-goutte d’espoir, une rage de vivre, voilà ce qu’il nous reste. 


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