Moi, ma grand-mère. Mutti, celle qui écoutait aux portes des âmes

Moi, ma grand-mère. Mutti, celle qui écoutait aux portes des âmes

On l’appelait Mutti. Elle a connu la tuberculose, les trains enflammés, les amitiés improbables et YouTube sur le tard. Elle ouvrait sa porte aux inconnus et savait écouter mieux les autres que personne même de sa sourde oreille.
12 February 2026
5 minutes de lecture

L’histoire de mes grands-parents, et donc celle de toute ma famille, commence dans un train. D’un côté, il y a Marie-Madeleine qui accompagne son père, industriel dans la tuilerie, pour un voyage d’affaires vers l’Italie, de l’autre, un jeune homme, lui aussi en route vers l’Italie, lui aussi parti dans les valises de son père industriel dans la briqueterie. Comme le veut la coutume de l’époque, les enfants accompagnent leurs parents pour trouver l’âme sœur (sous-titre : un bon parti).

Et puis ces deux “enfants à marier” se croisent dans un wagon. C’est d’abord lui qui l’aperçoit, de dos, elle n’est visible que de trois quarts. Le scénario de film s’infiltre dans le réel : le voilà instantanément conquis. En un trajet, il l’aborde, amorce la discussion, ils s’asseyent, divaguent sur leurs situations respectives, les paysages défilent et une fois le pied posé en Italie, le mal bien est fait. Ils sont amoureux. Ils vont se marier. En voilà une affaire qui roule à grande vitesse.

Marie-Madeleine, dite Mutti

Ma grand-mère, on l’a toujours appelée Mutti. Et si je n’ai presque pas connu mon grand-père (dit “Vati”), c’est tout comme, parce qu’elle en parlait tout le temps. 

À l’instar de cet éclat voyageur, la vie de Mutti pourrait être racontée en sautillant de rencontre en rencontre. Très jeune, pendant la seconde guerre mondiale, la jeune parisienne décide d’aller soutenir les prisonniers (dont son grand frère fait partie) en leur confectionnant des paquets qu’elle leur apporte ensuite, profitant de circuits organisés et nombreux. 

Vient ensuite une période de maladie éprouvante : Marie-Madeleine est tuberculeuse. Quittant son lieu de vie, elle passe plusieurs mois au sanatorium de Hauteville dans les Alpes. Là-bas elle tente de guérir, comme nombre de jeunes femmes de son âge à l’époque. Et si la norme voulait alors que les bourgeois, dont elle fait partie, ne se mélangent pas aux autres, c’est tout le contraire qui arrive. Marie-Madeleine a soif de rencontres, soif de sortir de son milieu au cadre épais et la voilà qui se lie profondément avec des jeunes de multiples horizons, notamment avec une boulangère qui restera sa grande amie toute sa vie durant. Ces liens l’ouvrent, l’apaisent et façonnent profondément la femme qu’elle deviendra. A ces joies se mélangent la douleur de voir petit à petit plusieurs de ces amies succomber à la tuberculose. 

Mutti quitte les Alpes en pensant être guérie. Son rêve ? Devenir infirmière. Rêve qu’elle abandonnera définitivement lors d’une rechute, quelques mois avant la naissance de deux jumelles (dont ma maman, coucou maman !).

La preuve en acte

J’ai souvent entendu ma maman, la fille de Mutti donc, me raconter avec admiration les élans discrets de cette femme, se faufilant entre les conventions de son époque. “Un soir on rentre de l’école avec ma sœur et je découvre un gars de la rue attablé dans la cuisine, un goûter copieux face à lui. Maman l’avait croisé dans la rue et s’était empressée de lui proposer un petit temps chez nous pour se retaper. Ce genre de situation se répétait régulièrement. Une autre fois, c’est un couple d’étrangers un peu perdus qui faisait du stop que maman a invité. Un plat chaud, pas de parole parce que pas de langue commune, mais beaucoup de joie de part et d'autre.”

“Et puis il y avait ses (très)  nombreux amis. Le mari de l’une d’entre elles décède un jour brutalement, la laissant avec ses 8 enfants. L’été suivant, nous ne sommes pas partis en vacances en Bretagne comme chaque été. Je n’ai appris que beaucoup plus tard que l’argent de nos vacances avait permis à cette amie et à ses 8 enfants de partir en vacances”. Pas de trompette pour annoncer tout cela : dans un silence tranquille, Mutti veille au grain. 

La féministe discrète

Autre époque, autres enjeux. Si Mutti avait eu assez d’argent, elle aurait embauché quelqu’un pour l’aider à la maison, au ménage et serait devenue infirmière ou conservatrice de musée. Le travail de son mari, peu rémunérateur, ne lui aura cependant jamais permis de vivre cette vie-là.  Il n’en reste que le travail des femmes est resté son principal cheval de bataille. Je l’entendais souvent réprimander ma maman, médecin, lorsque celle-ci décida de faire une pause pour s’occuper de ses enfants.

L’écoute, son arme fatale

Son mari prenait de la place, beaucoup de place. Marie-Madeleine appartient à cette époque (révolue ?) où la présence du mari assurait la pleine animation des repas. Et puis ma maman ajoute : “En revanche, dès qu’il partait se coucher, Mutti se révélait. Elle lisait énormément, connaissait un tas de choses, c’était une femme passionnée et passionnante.”

Ce qui vous marquait instantanément en la rencontrant, c’était son sens de l’écoute unique comme le raconte si bien ma mère. “C’était un soir d’hiver. Mon papa (le mari de Mutti donc)  vivait ses dernières heures. Dans la soirée, un vieil oncle sonne chez nous. Présence incongrue ne réalisant pas bien la gravité du moment, ce dernier commence à s’épancher sur sa vie. Et je vois maman l’écouter, patiemment, deux heures durant. Dans un moment où sa seule envie devait être d’aller veiller son mari, elle honorait ce vieil homme en manque d’attention.” 

Sur la fin de sa vie, ma grand-mère n’entendait plus d’une oreille. Ainsi lorsque quelqu’un s’adressait à elle en s’asseyant du mauvais côté, le son disparaissait. “J’ai vu des invités passer la soirée à lui raconter leurs problèmes, leurs questions, mais du côté de l’oreille éteinte. Mutti n’avait donc pas entendu le moindre mot, il n’en reste que sa présence, tellement attentionnée et entière, suffisait pour que les gens se sentent accueillis et reçus.”

Jeune depuis plus longtemps que nous

Il y a jusqu’au bout de son existence, ce profondément vivant en elle, cette vie intérieure intense et palpable. Tout l’intéresse. Quand internet est arrivé par exemple, cet outil l’a émerveillée. Il lui arrivait de se lever un peu tard en soufflant : “Je me suis encore faite attrapée par ce “You - Toube”. Hier soir alors qu’il me fallait aller au lit, il m’a proposé une visite guidée du Louvre, c’était extraordinaire. Puis une autre vidéo est apparue, comme par magie ! Puis une autre !” Mutti passe son temps à creuser le monde, les nouveautés et lit toujours La Croix de A à Z, son rituel de début de journée. 

Quand elle nous voyait, elle passait son temps à demander des nouvelles de nos amis qui n’allaient pas bien. Pour prier pour eux. Parce que la prière pour Mutti, c’est central. En elle, une grande place est réservée à ceux et celles qui souffrent. Elle finira sa vie renversée par une voiture… en allant porter un paquet pour Pâques pour ses petits enfants. Des paquets de la guerre aux paquets de chocolat, la boucle est bouclée.

Nos âges heureux

On voudrait nous faire croire qu’il y a d’un côté les jeunes, les minots, les juniors et de l’autre les aînés, les seniors, les anciens et que tout ce petit monde n’a rien à voir ? Et si au contraire, les générations avaient mille choses à se dire et encore plus à faire ensemble ? Retrouvez plein de contenus et autant d’idées pour créer des ponts entre celles et ceux qui sont nés de la première ou de la dernière pluie. Le tout avec le soutien de Malakoff Humanis et de l'Assurance retraite Île-de-France.

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