Je ne vous ai jamais parlé de ma grand-mère ? Mûre comme une pomme Belle fille de l’Indre aux premières gelées (chair sucrée, maturité tardive), elle s’est éteinte à l’âge de 106 ans. 106 ans, c’est beaucoup pour une grand-mère, c’est pas mal aussi pour un arbre fruitier. Assez pour en voir des vertes et des pas mûres côté agriculture...
Quand elle est née ma grand-mère, c’était en 1909, l’année de la création de l'École agricole de Toulouse (ENSAT), 3 ans après les premières coopératives agricoles, en même temps que les syndicats, les mutuelles et les premières caisses de Crédit agricole. Une période où l’agriculture est l’objet des sollicitudes républicaines par une Troisième République elle-même à son apogée, écrit Agrobiosciences.
Aussi, quand elle est petite ma Mamie, elle mange des pommes de toutes les couleurs. En Essonne, il y en a plein. Elles s’appellent Belle de Pontoise, Bondy, Chéron, de Grignon, Jean Huret, Jeanne Hardy, Reinette Abry, Rosa, Rouget tendre. Elle, elle ne sait pas tout ça. Elle les aime en tartes Tatin caramélisées au moment où elles sortent juste du four.
À ses 18 ans, alors qu’elle rêve d’indépendance et de vélosolex, l’Etat prend mille et une mesures pour moderniser l’agriculture : création de fermes modèles, organisation du contrôle laitier selon les modèles danois et hollandais, regroupement des éleveurs sélectionneurs en « Livres Généalogiques », sélection de plus en plus pointues des variétés pour les principales cultures… Tout ça, elle ne le raconte pas ma grand-mère, elle ne s’en souvient pas d’ailleurs. En 1927, du haut de ses 43 kilos, elle veut avoir la silhouette de Barbara Stanwyck et ne se nourrit que de dattes au camembert.
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À 20 ans, elle quitte la région parisienne pour prendre le soleil du Midi. Pendant ce temps-là, les premiers engrais commencent à apparaître. L’Etat crée même l’Office National Industriel de l’Azote (ONIA).
Et puis après il y a eu la guerre, le baby-boom, les tickets de rationnement, l’INRA (1946), le plan Marshall, le maïs hybride, les machines agricoles motorisées, la PAC et mon grand-père.
Mon grand-père, il n’avait qu’un bras, l’autre il l’avait laissé sous un camion. Mais ça lui suffisait pour faire pousser des hectares et des hectares de pommiers dans le Maine-et-Loire. Avant, dans les marchés de la région, on comptait presque 300 producteurs et on trouvait sur les étals des abricots de Saumur et des pêches cultivées en Anjou.
Mon Papi, lui, est arrivé dans les années 50 avec toute sa technologie et son savoir d’agronome. Dans le coin, on le prenait soit pour un fou soit pour un génie. Il a planté, mécanisé, s’est spécialisé dans une seule variété, la Golden, qu’il envoyait au bout du monde. Ça marchait du tonnerre. C’était le progrès. D’ailleurs, tous les arboriculteurs du coin s’y mettaient. Entre les rangs, il y avait une cuve interdite remplie de produits bizarres. Une fois, mon chat est tombé dedans. Il en est ressorti raide comme un tuteur de pommier de plein vent.
Toute cette industrie de la pomme, ça a fonctionné. Et puis dans les années 80, tout s’est effondré. On a perdu le goût, les marchés, la santé (et mon grand-père). Il y a quelques années, le magazine Terra Eco titrait : Pourquoi une pomme des années 1950 équivaut à 100 pommes d’aujourd’hui. Et la journaliste de donner des explications chiffrées. « Hier, quand nos grand-parents croquaient dans une transparente de Croncel, ils avalaient 400 mg de vitamine C, indispensable à la fabrication et à la réparation de la peau et des os. Aujourd’hui, les supermarchés nous proposent des bacs de Golden standardisées, qui ne nous apportent que 4 mg de vitamine C chacune, selon Philippe Desbrosses, docteur en sciences de l’environnement à l’université Paris-VII. Soit cent fois moins. »
Ma grand-mère quand elle lit ce genre de nouvelles, elle hausse les épaules. Navrée, elle répète : « c’est comme ça ma petite fille, on n’y peut rien. »
Si, Mamie, on peut se ruer sur les pommes de nos maraîchers locaux mais aussi sur toutes les variétés anciennes qu’ils se plaisent à cultiver. Comme ça, nous aussi, un jour on aura peut-être 106 ans.
Nos âges heureux
On voudrait nous faire croire qu’il y a d’un côté les jeunes, les minots, les juniors et de l’autre les aînés, les seniors, les anciens et que tout ce petit monde n’a rien à voir ? Et si au contraire, les générations avaient mille choses à se dire et encore plus à faire ensemble ? Retrouvez plein de contenus et autant d’idées pour créer des ponts entre celles et ceux qui sont nés de la première ou de la dernière pluie. Le tout avec le soutien de Malakoff Humanis.






