Solidarité de comptoir. Rencontre avec Jennifer du Café Gagnant.

Solidarité de comptoir. Rencontre avec Jennifer du Café Gagnant.

Jennifer Baleon a co-fondé Le Café Gagnant, qui forme et emploie des personnes sans domicile fixe au métier de barista.
25 March 2020
par Marie Auriac
4 minutes de lecture

3552, c’est le nombre de personnes sans-abri recensées à Paris lors de la Nuit de la Solidarité le 30 janvier 2020. 1,3 millions, c’est environ le nombre de cafés bus par les Parisien.nes chaque jour. Et si l’expresso des un.es faisait le bonheur des autres ?

Jennifer Baleon fait partie de la nouvelle promotion du programme Retour Vers l’Emploi. En 2019, elle a co-fondé Le Café Gagnant, qui forme et emploie des personnes sans domicile fixe au métier de barista. Rencontre avec une belle graine d’entrepreneuse 100% arabica.


Quels sont les ingrédients du Café Gagnant ?

Le Café Gagnant est un projet d’insertion sociale destiné aux personnes sans domicile fixe (SDF) à Paris. Pendant une semaine, on forme les SDF au métier de barista et à la vente de café aux passants à la sortie des métros. Pendant un an, on les emploie et on leur propose en parallèle tout un volet de formations utiles sur le stand (cours de français pour la relation client, de maths pour la gestion de la caisse, les métiers de service) et un second volet sur l’attitude (présentation pendant un entretien, compétences humaines, expression en public) pour leur garantir une préparation optimale à l’embauche et une insertion durable. En fin de parcours on les aide à trouver un CDI dans l’un de nos coffee shops partenaires à Paris.

Ton avenir était-il écrit dans du marc de café ?

D’origine lyonnaise, j’ai fait prépa puis une école d’ingénieur. J’ai ensuite intégré une agence de marketing digital dans laquelle je suis restée 2 ans et demi. Ça a été une expérience très positive : je travaillais avec une équipe géniale, j’ai énormément appris et on m’a fait confiance. Mais même si les sujets tech m’intéressaient beaucoup, la finalité de mes missions ne me passionnait pas.

L’insertion par la restauration, c’était une évidence ?

Avec Benjamin, le co-fondateur, on a fait le même parcours. En mars 2019, il est tombé sur la vidéo d’une asso anglaise qui portait un projet similaire. Tout de suite, on s’est dit, “Pourquoi ça n’existe pas à Paris ?”. Alors on a commencé à réfléchir au projet. Sauf qu’on ne connaissait rien au monde de l’insertion ! On a décidé d’envoyer des lettres à la Mairie de Paris et à des associations en présentant notre projet. 1 mois plus tard, on décrochait notre premier rendez-vous à l’Hôtel de Ville. À partir de ce moment-là, on s’est impliqués à fond. Et puis en janvier, j’ai quitté mon poste. Le fait de partir a vraiment marqué la fin d’un chapitre pour moi mais j’étais tellement heureuse de travailler sur mon projet !

Qu’est-ce que le programme RVE t’a apporté ?

Le point fort de ce programme est qu’il réunit des projets qui ont en commun l’objectif d’insertion sociale. On a l’occasion d’échanger avec des porteurs de projets qui ont les mêmes problématiques que nous et on apprend beaucoup de nos expériences respectives. On bénéficie d’ateliers très inspirants et de précieuses ressources. Tiphaine et Loan, les responsables du programme, savent où elles vont. Elles sont précises dans leur accompagnement et à l’écoute de nos besoins.

Pour toi café rime avec solidarité ?

Avec Benjamin on habite Paris et on ne peut pas sortir dans la rue sans voir quelqu’un allongé par terre. Ça fait presque partie du paysage maintenant… Nous, ça nous choque et on veut changer ça. En discutant avec les Parisiens autour de nous, on s’est rendus compte qu’ils y étaient plutôt sensibles mais qu’ils ne savaient pas comment aider. Ils n’ont pas forcément le temps ni la motivation pour s’engager dans des assos. Avec Le Café Gagnant, ils ont simplement à changer l’endroit où ils prennent leur café et, ainsi, soutenir un.e SDF. Par ailleurs, les coffee shops se développent de plus en plus à Paris et ils recrutent ! Et puis c’est un univers passionnant. Le barista, c’est un peu le sommelier du café : il doit connaître l’origine du café, savoir en extraire les meilleurs arômes… Il fait un travail manuel très épanouissant.

“On veut vraiment créer un environnement sain, qui les motive et qui leur donne envie d’être acteurs de leur insertion.”

Bientôt des gâteaux à tremper dans le café ?

Le café est notre projet de départ mais plus j’avance plus j’entrevois des opportunités en lien avec l’insertion : des pâtisseries, une cuisine gagnante… Je fourmille d’idées ! Le modèle de l’entreprise d’insertion est génial car il est non seulement adaptable à différentes activités, mais aussi duplicable à d’autres villes. Et surtout, on aide des personnes à trouver un emploi ce qui est très gratifiant.

Qu’est-ce qui fera que ton Café sera vraiment Gagnant ?

Si la première personne que l’on aura formée trouve un CDI en sortant de chez nous, je pense qu’on pleurera de joie ! Ce que j’adore dans ce projet, c’est sa dimension humaine : on peut changer la vie des gens. Et rien qu’une vie, c’est déjà énorme !

Selon toi, qu’est-ce que l’entrepreneuriat social doit amener à la société ?

L’entrepreneuriat doit changer le monde, c’est une certitude. Quelle est la meilleure manière de le faire, c’est ça la vraie question. Intégrer un grand groupe pour modifier ses pratiques de l’intérieur ou monter sa petite boîte à impact ? Aujourd’hui, on a le choix : on n’a plus envie de rester 50 ans dans la même entreprise à gravir les échelons, avec pour seul but de ramener de l’argent à la maison. On vit à un moment où on a envie de donner du sens à ce qu’on fait, qu’on ait 22 ou 45 ans ! Dans quelques années, je pense que l’impact sera un facteur aussi important que le business.