L’effet Matilda, celui qui a empêché les femmes de ramener leur science

L’effet Matilda, celui qui a empêché les femmes de ramener leur science

Mais pourquoi donc trouve-t-on moins de femmes Prix Nobel, scientifiques émérites ou personnalités reconnues ? Parce qu’on leur a volé la vedette, pardi ! Ça s’appelle l’effet Matilda et c’est pas joli joli.
18 January 2024
par Marie Hazan
3 minutes de lecture

Pouvez-vous me dire (et sans utiliser Google hein, sinon ça ne compte pas) qui sont Lise Meitner, Rosalind Franklin, ou Esther Lederberg ? Non ? Pas étonnant, puisque ces femmes scientifiques, à qui l’on doit de grandes découvertes, se sont fait faucher leur prix Nobel par... des hommes ! Elles, comme tant d’autres, ont souffert de ce qu’on appelle « l’effet Matilda ».

Cet « effet » est défini par le Larousse comme le « phénomène consistant à minimiser, voire à nier, la contribution des femmes à la recherche scientifique, au profit dune postérité essentiellement masculine. ». Attendez, êtes vous en train de nous dire que même dans le monde de la science, le patriarcat a un jour été roi ? Comme c’est surprenant.

Margaret W. Rossiter, historienne des sciences et professeure américaine.


De Mathieu à Matilda 


Dans les années 1960, le sociologue Robert King Merton théorise « l’effet Mathieu » en partant du constat que « certains grands personnages sont reconnus au détriment de leurs proches qui, souvent, ont participé aux travaux à lorigine de cette renommée. ». Vingt ans plus tard, Margaret Rossiter, historienne des sciences, ajoute à l’effet Mathieu une dimension féministe : selon elle, cet effet se décuple lorsqu’il s’applique aux femmes scientifiques. Si Robert King Merton choisit le nom de sa théorie en hommage au verset de l’évangile 13 :12 selon Mathieu : « car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. », n’allait pas croire que Margaret a simplement féminisé « Mathieu » en « Matilda » ! 

Non, c’est en hommage à Matilda Joslyn Gage (1826-1898), l’une des premières à avoir dénoncé l’invisibilisation des femmes dans le monde de la science, que Margaret Rossiter choisit ce nom. Bien plus badass comme justification, non ? En 1883, Matilda rappelait déjà que « bien que l’éducation scientifique ait été largement refusée aux femmes, certaines des inventions les plus importantes leur sont dues. » Petite piqûre de rappel nécessaire.


Les femmes scientifiques, effacées depuis la nuit des temps 


La première victime connue de l’effet Matilda est Trotula de Salerne. Pour la rencontrer, il faut revenir à l’Italie du XI siècle. Née en 1050, elle est une femme médecin et chirurgienne, qui s’est consacrée à la santé des femmes. Certains de ses écrits, et notamment son ouvrage Le Soin des maladies des femmes (De passionibus mulierum curandarum), sont même devenus des références en matière de gynécologie au Moyen-Âge. Bien que signés de son nom, ses travaux ont longtemps été considérés comme étant ceux d’un homme. Alors ok, « Trotula », ce n’est pas un prénom qui court les rues, mais ce n’est pas une raison valable pour directement l’assimiler à un personnage masculin ! Des siècles plus tard, et sous l’impulsion de Margaret Rossiter qui se bat pour que la place des femmes soit reconnue dans l’histoire, Trotula de Salerne devient un symbole féministe. That’s what we want girl !

Lise Meitner et Otto Hahn ont conjointement fait la découverte de la fission nucléaire, bien que seul Hahn ait été récompensé par le prix Nobel de physique.

Qui d’autre ? 


La théoricienne de l’effet Matilda s’est attelée, tant bien que mal, à retrouver ces femmes oubliées des livres d’histoire pour leur rendre leur postérité. Vous conter le récit de toutes les victimes nous prendrait des jours, mais on peut notamment citer Marthe Gautier (1925-2022), découvreuse de la trisomie 21, reconnue comme telle un demi-siècle après son indispensable contribution aux recherches ; Rosalind Franklin, pionnière de l’ADN qui a découvert sa structure en double hélice, mais qui a vu son Nobel attribué à trois hommes (1920-1958) ; ou encore Ada Lovelace (1815-1852), à l’origine de ce que l’on considère aujourd’hui comme le premier programme informatique de l’Histoire, dont les travaux ont été oubliés puis repris par Alan Turing qui s’en est vu attribuer tous les mérites. Rageant, vous dites ? 


Et aujourd’hui ? 


Comme pour beaucoup de nos luttes féministes, les premiers pas ont été faits, mais la route est encore longue pour que l’effet Matilda ne soit plus qu’un très mauvais souvenir. 

Si on s’intéresse aux données de la fondation Nobel, on remarque qu’entre 1901 et 2022, 894 hommes ont reçu un prix contre... 60 femmes. C’est seulement 6,3%. En revanche, dans les 93,7% d’hommes remerciés, rien n’indique combien de prix auraient en réalité dû revenir à leurs homologues féminins. Étonnant. 

Si aujourd’hui, quand on vous demande de citer une femme scientifique, seule Marie Curie vous vient en tête, vous n’êtes pas à blâmer : c’était la seule présente dans vos livres d’histoire. Désormais, c’est à nos générations de faire ressusciter toutes les autres, en poursuivant le combat entrepris par Margaret Rossiter : celui de reprendre à César ce qui appartient en réalité à Cléopâtre. 


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