Les 10 conseils de Rilke pour la vie

Les 10 conseils de Rilke pour la vie

Un poète mort en 1926, tatoué sur Lady Gaga, et pourtant plus utile qu’une to-do de rentrée. Voici dix conseils de Rilke pour survivre à septembre.
06 September 2026
7 minutes de lecture

Pendant que les candidats à la présidentielle promettent des réponses, un poète propose l'inverse : vivre la question. Voilà ses 10 conseils avant de plonger dans un mois de septembre qui s’annonce… animé.

Ceci est une devinette de qualité : je suis un poète cité à peu près partout, je n’ai néanmoins pas le même niveau de popularité qu’un Baudelaire ou un Rimbaud, les coquins. J’ai écrit principalement en allemand et Lady Gaga a tatoué mes mots sur une partie de son corps. Je suis Autrichien, né en 1875 à Prague et près de Stuttgart une exposition m’est consacrée, marquant l’année dernière le 150ᵉ anniversaire de ma naissance et cette année en 2026, les 100 ans de ma mort. Mon œuvre la plus lue : mes “Lettres à un jeune poète”. C’est bon, je le vois dans votre regard, vous l’avez : Rainer Maria Rilke. Alors que les grosses horloges de la rentrée cognent peut-être déjà sur vos tempes, il faut absolument relire le monsieur et s’asperger de sa sagesse.

La fin de l’été, c’est habituellement le moment où les uns, les unes, les autres brillent de tout le repos accumulé pendant l’été. Où les mots sont plus lents et apaisés, légèrement empreints d’une nostalgie au goût d’une bonne pastèque écarlate. Mais est-ce encore le cas pour vous en 2026 ? L’été a-t-il pour vous respecté sa promesse de détente et d’ère fraîche ? Êtes-vous de ces personnes qui repartent gonflées ? Gonflées dans quel sens d’ailleurs ? Gonflées de la contemplation joyeuse que permet l’été ou gonflées d’une rage qu’il devient ridicule de tenter de décrire avec des mots ?

Dans un cas ou l’autre, je vous propose de faire appel à un ami, Rainer Maria Rilke en l’occurrence. Je vous garantis que ses mots ont le pouvoir de faire de notre mois de septembre un temps fécond plutôt qu’un champ de bataille aux couleurs d’un google calendar. J’aurais pu avoir l’audace de farfouiller dans ses ouvrages moins connus (Les Élégies de Duino, Les Sonnets à Orphée, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge ou encore les très joliments intitulées Notes sur la mélodie des choses). Mais non, on s’est dit avec Ril’ (il adore qu’on le surnomme comme ça m’a-t-il dit) qu’on allait opter pour ses fameuses “Lettres à un jeune poète”, écrites à Leipzig en 1929. Si ça ne vous dit rien, le concept est simple : des lettres échangées entre un jeune poète (un certain Franz Xaver Kappus) et Rilke donc, vieux poète, simple poète, poète sage mais fou.

Conseil 1 : vivre sa rentrée 2026 à l’intérieur plutôt que dans un bureau

“La destinée ne vient pas du dehors de l'Homme, mais elle sort de l'Homme même.”

Relisez plusieurs fois cette phrase. Normalement au bout de quelques répétitions, vous aurez l’impression qu’on vient de retirer une couche de stress à votre existence. Non, ce n’est pas votre n+1, votre voisin ou même meilleure amie qui détient la clé d’une rentrée réussie. C’est bien quelque part en vous que cela se passe. Vous seul, vous seule êtes aux manettes. Mystère total, soulagement éprouvant.

Conseil 2 : se goinfrer de patience

Je vous prie d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu”

Il y a dans le “je vous prie” du bonhomme quelque chose de presque violent. Peut-être l’a-t-il même crié en le disant. La patience est peut-être la chose la plus simple à comprendre et la plus difficile à mettre en place concrètement dans nos vies assoiffées de dénouements, de coups de théâtre, de tadaaaam. Faisons un pacte : tout ce que vous avez écrit sur votre journal de bord pendant l’été du type “trouver un projet qui me rend vivant.e”, “trouver un sens à tout ça”, “résoudre les problèmes de dérèglements climatiques”, relisons-le et engageons-nous… à ne pas respecter l’engagement. Pas en septembre. C’est un peu tôt. Laissons le désir monter et tatouons-nous “P A T I E N C E” sur le genou gauche.

Conseil 3 : chérir sa solitude

“Pour les choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes inqualifiablement seuls.”

La rentrée, c’est l’antithèse de la solitude. On revoit ses amis qui nous ont manqué, son voisin de 11 ans, violoniste qui nous avait moins manqué, ses collègues qui n’ont pas changé malheureusement. Mais parmi cette foule d’êtres, il y a au fond de nous le mouvement estival qui continue d’être là : les grandes questions, les désirs de projet, les élans radicaux… Et là-dedans, nous sommes seuls et seules. En parler, oui, être conseillé.e, pourquoi pas, mais à la fin, c’est à nous de préserver ou non cet espace de silence où tout se passe.

Rainer Maria Rilke avec le jeune Balthus et sa mère, Baladine Klossowska.

Conseil 4 : laisser les enfants nous éduquer

“Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes : tristes et heureux ; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.”

Faut-il rajouter à la cathédrale de ces phrases mes échafaudages brinquebalant de décryptage ? Non, cela gâcherait le paysage.

Conseil 5 : faire de septembre 2026 le mois de la question

“Pour l'instant, vivez les questions. Peut-être, un jour lointain, entrerez-vous ainsi, peu à peu, sans l'avoir remarqué, à l'intérieur de la réponse.”

Si vous lisez ces mots à 7h00 du matin de chaque jour de septembre, vous verrez que ces mots sont des caméléons existentiels. On lit, on croit comprendre, ah oui c’est bon, on a compris, et puis non en fait, fausse alerte, on n’a pas compris, on veut comprendre, on comprendra ? Se rouler en boule dans la question, t’es sûr de ton coup Ril’ ?

La campagne présidentielle s’apprête à mettre les projecteurs sur des messieurs en cravate qui diront “je sais”, “j’ai la solution”, “voici LA réponse”. L’ambiance chez vous et moi, selon Rilke, devra donc être tout autre. Beaucoup plus lente, aussi. “Laissez à vos jugements leurs développements propres, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu'au terme, puis enfanter : tout est là.”

Point à la ligne.

Conseil 6 : en septembre et après, ne méprisons aucun événement

“Pour se conseiller, pour s'aider l'un l'autre, il faut bien des rencontres et des aboutissements. Toute une constellation d'événements est nécessaire pour une seule réussite.”

Il y a eu ce rien entre vous et ce chauffeur de bus ce matin, et puis ce coup de fil que vous n’attendiez pas, et puis ce café que d’habitude vous refusez à vous offrir parce que plein de choses, et puis cette voix à la radio qui vous fait étrangement de bien et puis l’échange sur le palier avec le nouveau voisin du dessus, sa chemise est trop petite, le sait-il ? Pour Rilke, rien de tout cela ne doit avoir sa place dans le dossier “inutile”. Cela vous mènera… où ça d’ailleurs ? Où voulez-vous aller ?

Conseil 7 : faisons l’amour si vous êtes d’accord

“L'amour, c'est l'occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l'être aimé. C'est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu'appelle le large.”

C’est la question de septembre qui nous attend. Qu’aime-je à ce point-là dans ma vie ? Est-ce le “qu’aime-je” qui vous perturbe (c’est français pourtant, non ?) ou l’abyssal réponse que pourrait entraîner cette question ? Quand Rilke parle d’Amour, il y a une envie presque égoïste qui naît. Pour lui, la voie amoureuse semble être le chemin le plus efficace pour accéder à cette immensité en soi, monde hors du monde. Si le retour à votre quotidien vous oppresse, si travailler en septembre vous étouffe déjà, n’y a-t-il pas là une petite porte grinçante vers un espace aux immensités incomparables ?

Le couple Rainer Maria Rilke et Clara Westhoff

Conseil 8 : c’est le moment ou jamais de créer

“Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent.”

Le conseil n°1 de cet article nous rappelle la clé du dedans face à la tentation du “tout-dehors”. Et à cela Rilke ajoute la pierre angulaire d’une joie profonde : la création. J’appelle solennellement tous les candidats et candidates à l’Elysée à s’engager à ce que notre pays devienne le premier vendeur de cette arme de guerre qu’est la création. Et vous, chères lectrices et lecteurs, à créer à chaque fois que votre intérieur risque de s’assécher.

Conseil 9 : dites oui si un ou une inconnue vous propose un café

“Seul celui qui est prêt à tout, celui qui n'exclut rien, pas même ce qui est le plus énigmatique, vivra la relation à quelqu'un d'autre comme si elle était quelque chose de vivant, et y jettera même toute son existence.”

Je vais prendre un allongé, et vous ?

Conseil 10 : Rilke n’aimait pas instagram

“Seules sont mauvaises et dangereuses les tristesses qu'on transporte dans la foule pour qu'elle les couvre.”

N’y a-t-il pas une parfaite proportionnalité entre vos coups de mou et vos clics sur insta ? En 2026, nos principales foules sont ces réseaux sociaux à la clameur agressive. Soyons un peu indulgents avec nous-mêmes, la foule divertissante est parfois de bonne compagnie pour avancer. Mais ça, on le sait, on emprunte cette autoroute très souvent, peut-être plus en septembre que durant le reste de l’année d’ailleurs. Prendre la sortie à un moment, ça donnerait quoi ? “Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul, comme l'enfant est seul…” Voir conseil 4. Et 1 et 2 et 3 et… voir toutes ces lettres. Les lire un peu tout le temps. Aux toilettes. Chez vos parents. Au bord d’une tasse de thé. Sur le vélo (quoique). Pour la rentrée. Et pour après. Merci Ril’, t’es un gars comme ça.

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