Les bifurqueurs #6 Thibault : il doute mais il avance

Les bifurqueurs #6 Thibault : il doute mais il avance

Doit-on savoir très tôt ce qu’on l'on fera plus grand ? On a aussi le droit de douter… La preuve avec Thibault.
14 November 2022
4 minutes de lecture

Doit-on savoir dès l’âge de 6 ans ce qu’on va faire quand on sera grand ? On a aussi le droit de cheminer, de faire des allers retours et de douter… La preuve avec Thibault.

Thibault est malade.

Il souffre d’indécision chronique - une perplexitose, dans le jargon médical. Ce grand douteur témoigne de ses souffrances au quotidien : “Au restaurant je ne sais jamais quoi choisir, je réfléchis dix minutes et je finis avec une assiette de frites par facilité.”

Une condition qui, forcément, ne facilite pas les carrières en ligne droite.

L’errance thérapeutique

Après le bac, Thibault ne sait pas quoi faire. Alors il choisit la formation la plus large possible, et intègre l’une des rares écoles françaises offrant un double diplôme ingénieur-commerce. Cinq ans d’études, c’est normalement suffisant pour se trouver. Et pourtant, Thibault l’affirme : “Après cinq ans, je ne savais toujours pas quoi faire.”

Alors Thibault multiplie les expériences professionnelles en informatique, en gestion de projet, passe même par le secteur du bâtiment, avant d'atterrir dans une boîte de conseil en tant que commercial. Et pour une fois, Thibault est sûr de quelque chose : “Ça ne m’allait pas du tout !” Enfin : une certitude ! “Vendre un service de consulting le plus cher possible, et rémunérer les consultants le moins cher possible, ça ne colle pas avec mes valeurs.”

Pas rancunier, Thibault change de poste et devient lui-même consultant. Pour un salaire copieux, et pour le compte de grandes entreprises, il perd son temps avec des tâches sans intérêt, comme installer Windows sur des ordinateurs (4 par jour) ou transférer des données sur des clefs USB. “Je n'avais aucune compétence ou valeur ajoutée, c'était du bullshit.” Pourtant, il s’accroche et se fait muter sur une troisième mission plus vide encore. “Je faisais des montages vidéo. Ils ont dû me former pour ça ! Je ne savais même pas le faire ! Je suis quand même ingénieur, à la base…”

Après une enième “mission bullshit”, Thibault sent poindre des symptômes pré-dépressifs. Il dort mal, il est triste, et ne va plus au travail sans “la boule au ventre”. Son employeur décide de le mettre en arrêt.

La bifurcation : un remède à la mélancolie ?

C’est un peu par hasard, en se baladant sur la plateforme d’offres d’emplois de makesense, que Thibault rencontre Simon. Celui-ci cherche un associé pour monter une entreprise luttant contre le gaspillage de nourriture dans le secteur agricole. “J’ai quitté ma boîte cinq jours après”, se souvient Thibault. Et pourtant, se lancer dans une aventure entrepreneurial n’avait rien d’une évidence. “J’avais même plus confiance en mes propres capacités, j’étais descendu trop bas dans mon ancien boulot.”

Ensemble, ils fondent Atypique en partant d’un constat : chaque année, des tonnes de fruits et légumes sont refusés par les grossistes et la grande distribution. Nous avons tous entendu parler des “légumes moches”, mais dans 70% des cas, les produits refusés le sont pour des questions de calibre. Ils sont simplement trop gros ou trop petits. Et l’agriculteur préfère souvent ne pas récolter plutôt que les vendre à perte à l’industrie, qui a développé ses propres filières où les coûts sont cinq fois moins élevés. Par exemple, une pomme de table sera vendue 1€10 à la grande distribution (à condition d’avoir les bonnes proportions), mais seulement 0,19€ pour par exemple finir en compote.

“Nous on l’achètera 0,65€” nous explique Thibault. “Le producteur fixe le prix qui lui paraît juste, donc il ne perd pas d’argent.” Ces fruits et légumes “déclassés” sont ensuite vendus à la restauration, forcément ravie d’avoir ces produits frais, 100% français, pour moins cher qu’ailleurs !

Convalescence et retour à la vie normale

Bien sûr, au début, il arrivait que Thibault fasse encore des petites poussées de perplexité. Sa maladie, contagieuse, a même fini par toucher Simon. “On avait des doutes, on ne savait pas où on allait. Et puis on se connaissait pas l’un l’autre : ça faisait flipper !” D’ailleurs, les deux ont failli jeter l’éponge en juillet 2021, quand leur première idée, une marketplace, peine à décoller. Dans un dernier sursaut, ils repensent leur système et décident de devenir un véritable grossiste. “On a ouvert un entrepôt près de Lyon, raconte Thibault. On est devenus propriétaires des stocks, c’était un gros changement, et ça a marché.” Depuis plus d’un an, l’entreprise en forte croissance a sauvé plus de 700 tonnes de fruits et légumes. Elle recrute et vient d'ouvrir un deuxième entrepôt en septembre 2022, en Ile-de-France. 

Aujourd’hui, Thibault peut faire le bilan de sa bifurcation. “Le sens et la fierté d'œuvrer pour un monde meilleur m'ont permis de passer cette période difficile. J'aime quand même mieux les choses aujourd'hui, on a stabilisé le modèle et les équipes grandissent !”

Finalement, Thibault aurait-il enfin trouvé la paix ? “Une chose est sûre, dit-il, je ne retournerai jamais dans le consulting !” Puis son esprit divague. L’ombre d’un doute passe au fond de son regard. “Je ne veux pas que cette aventure s’arrête un jour… Mais si ça doit s’arrêter, qu'est ce que je vais faire ?”

Une seule solution : tout faire pour que ça marche !


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