La réforme des retraites en 62 (ou 64) secondes chrono

La réforme des retraites en 62 (ou 64) secondes chrono

Ô toi, retardataire qui n’a encore rien lu sur la réforme des retraites, voici un récap pour comprendre le pourquoi du comment du parce que.
16 February 2023
par Vianney Louvet
9 minutes de lecture

Ô toi, retardataire qui n’a encore rien lu sur la réforme des retraites, voici un récap express pour comprendre le pourquoi du comment du parce que. Allez, prends-toi 62 (ou 64 ?) secondes sur cet article et derrière tu peux filer prendre ta retraite dans ton lit.

C’est quoi les retraites ?

C’est vrai que c’est bien de commencer par les bases. En France, les retraites, c’est un truc solidaire inventé en 1945 grâce à la création d’un régime général de Sécurité sociale qui s’accompagne d’une assurance vieillesse à laquelle tous les salariés sont obligatoirement assujettis.

En gros, celles et ceux qui bossent, les actifs et les entreprises, donnent régulièrement de leur poche (les cotisations) pour créer un pot commun (caisses de retraite) qui est redistribué aux retraités (pensions de retraite).

La réforme en quatre points ça donne quoi ?

Depuis 20 ans, les retraites n’ont pas pris une ride, c’est grosso modo le même fonctionnement avec quelques modifications à la marge souvent liées au contexte (fluctuations de la croissance, vieillissement de la population, hausse du nombre de retraités…).

Mais depuis quelques années, avec le vieillissement de la population (en 2030, 21 millions de seniors de 60 ans ou plus vivront en France, soit 3 millions de plus qu’en 2019), la question du financement des retraites vient régulièrement sur le tapis. En gros, vu que les gens vivent plus longtemps et que selon le gouvernement, il n’y aura à l’avenir pas assez d’actifs pour financer les retraites, la question est de savoir comment assurer un nouvel “équilibre” budgétaire du système des retraites à horizon 2030 ? En d’autres termes, comment faire pour qu’il y ait autant de cotisations que de pensions versées ? Pour répondre à cette question, le gouvernement propose une réforme dont voici les principaux changements.

1. Le recul de l'âge légal de départ à la retraite, de 62 à 64 ans

C’est LE gros truc qui fait débat. Le gouvernement propose de reculer l’âge du départ à la retraite. Le raisonnement est simple, basique. Si on passe d’une retraite de 62 à 64 ans, ça fait que plus de gens travaillent, donc qu’il y a plus de cotisations. Et si on travaille plus tard, ça fait moins de retraites à financer.
Pour que la transition se fasse de manière douce, cet âge sera augmenté de 3 mois par an pour atteindre 64 ans à l’horizon 2030. En gros, la première génération concernée par la réforme (salariés nés en 1961), va prendre sa retraite à 62 ans et 3 mois. Pour les salariés nés en 1962, ce sera à 62 ans et 6 mois et ainsi de suite. La génération 1969 serait la première à atteindre le nouvel âge légal de 64 ans, gros veinards. 

2. L’allongement de la durée de cotisation

Si l’âge de départ officiel passe à 64 ans, il faudra aussi avoir cotisé plus pour toucher une pension complète. Aujourd’hui, tu dois cotiser pendant 42 ans pour avoir ta retraite à taux plein, tu te souviens on te l’a dit juste avant, fais un effort, merde. Avec la réforme, cette durée de cotisation augmentera progressivement pour se stabiliser à 43 ans (172 trimestres) en 2027. 43 ans, c’est 172 trimestres. Tu peux dire “43 annuités” pour ressembler à un ministre super intelligent.  

3. La revalorisation des petites retraites

Le gouvernement annonce revaloriser les petites retraites à hauteur de 85% du SMIC, soit environ 1 200 euros par mois pour une carrière complète pour les futurs retraités. Attention, ce minimum retraite est un montant brut. La pension minimum en elle-même est plutôt à 1000€ par mois. Depuis quelques jours, ce montant ne semble pas aussi assuré comme l'ont dénoncé certains journalistes spécialistes en fact checking.

 

4. La fin des régimes spéciaux

SNCF, RATP, Industries électriques et gazières, Banque de France, tous ces gens bénéficiaient jusqu’à maintenant d’un régime de retraite spécial… ô rage, ô désespoir, THIS IS THE END. Les seuls qui ne verraient pas leur âge légal de départ reculer sont les marins-pêcheurs, l'Opéra de Paris et la Comédie-Française. Pourquoi eux ? Euh, je… Passons au point suivant.

Étudiants, actifs et retraités se sont mobilisés pour montrer leur opposition au projet de réforme. Photo LBP /E. B.

La grosse baston : le gouvernement et les autres

Plus de 2,5 millions de manifestants selon les syndicats samedi 11 février, 963 000 d'après la police, 20 000 amendements déposés pour le projet de réforme des retraites… depuis quelques semaines, on ne parle plus que de ça. Il y a les pour la réforme et les contre, bref des acteurs qui s’attendent à la sortie de l’école.

En gros, d’un côté tu as les opposants avec tous les syndicats (c’est d’ailleurs rare de les avoir tous sur une même position), les partis de gauche et 69% des français qui s’y opposent (sondage IFOP). De l’autre, tu as le gouvernement, le patronat (Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef “on n’a pas le choix” a-t-il dit en pleurant), et certains à droite, donc. 

1. La thune, une question de point de vue

Bien que pour le moment la balance des retraites soit excédentaire, une dégradation dans les 25 prochaines années est annoncée par un rapport du Conseil d'orientation des retraites rattaché à Matignon. Selon ce même Conseil, le report de l'âge légal à 64 ans et une augmentation de la durée de cotisation plus rapide permettraient, à horizon 2035, de générer 22 milliards d'euros. 

Pour Macron, le potentiel excédent annuel permettra de financer "l’école, la santé et la transition écologique"

réponse des opposants : Plusieurs économistes avancent que ce déficit à combler est minime et que la réforme n'est pas urgente. Pour Thomas Piketty, "le volume total de ce qui est dépensé pour les retraites en France, est à environ 14% du PIB" et s'est déjà "stabilisé, voire a diminué ces dernières années. Ce n'est certainement pas la priorité de diminuer encore davantage."

2. La pénibilité du travail, c’est pénible

Dans la nouvelle version de la réforme, les "catégories actives" de la fonction publique (aides-soignants, policiers, personnel pénitentiaire, contrôleurs aériens) qui partent à la retraite cinq à dix ans plus tôt du fait de la pénibilité de leur travail, verraient l'âge de départ reculer aussi. Pour les aides-soignants par exemple, l'âge légal pourrait passer de 57 à 60 ans. Pour les syndicats, cette réforme va donc d'abord impacter les plus modestes, qui ont commencé tôt et exercent des métiers difficiles. 

réponse du gouvernement : la pénibilité et les incapacités sont prises en compte, grâce à certaines nouvelles mesures :

  • apparition des trois « risques ergonomiques » (port de charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques) au sein d’un nouveau Fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle
  • facilitation du calcul points pénibilité pour les salariés exposés aux six facteurs de risques reconnus (comme le travail de nuit, répétitif ou en températures extrêmes).
  • pour les carrières longues, les personnes qui ont commencé à travailler entre 14 ans et 16 ans pourront partir à la retraite à 58 ans, et à 60 ans pour ceux dont la carrière a débuté à 16 ans.

re-réponse des opposants : aha très drôle Emmanuel, tu te rappelles qu’en 2017 tu as vidé de sa substance un dispositif permettant d’accompagner la pénibilité en réformant son financement et en retirant quatre facteurs de risques (le port de charges lourdes, les postures pénibles, les vibrations mécaniques et les risques chimiques). Des déménageurs, ouvriers du bâtiment ou coiffeurs avaient été exclus du dispositif. Tu écoutes Emmanuel ou tu penses à autre chose ? 

3. Parce que je le vaux pas bien : l’employabilité des seniors

Il est difficile pour les personnes de plus de 60 ans de trouver un emploi ou de poursuivre un emploi s’il est trop épuisant. En France en 2021, seul un tiers des 60-64 ans travaillent. Repousser l’âge légal pourrait donc mettre plus de gens au chômage, autre argument avancé par les opposants pas contents. 

réponse du gouvernement : le projet de réforme prévoit la mise en place d’un « index senior ». Ce dispositif incitatif serait chargé de suivre la situation des salariés en fin de carrière dans les grandes entreprises. 

4. Où sont les femmes ? 

On pourrait écrire un article rien que là-dessus mais notons en une phrase que la durée de cotisation est jugée excessive pour les femmes, et notamment les mères de famille. Déjà aujourd’hui globalement, ce sont les femmes qui partent le plus tard, à 62 ans et 7 mois, alors que les hommes partent à 62 ans.

La tête du cortège parisien contre la réforme des retraites, ce samedi 21 janvier 2023, mené par La France Insoumise. (THOMAS SAMSON / AFP)

Les discrètes alternatives, regarde 

Il y a plein d’autres façons d’envisager ce problème des retraites. Parmi les idées glanées ici et là…

Augmenter un peu les cotisations des retraites ? 

Le gouvernement est contre car cela entraverait le pouvoir d’achat des salariés.

Faire contribuer les retraités, augmenter leurs impôts ?

Dans la plupart des pays de l’OCDE, le niveau de vie des retraités est légèrement moins élevé par rapport à l’ensemble de la population. Trois exceptions : le Luxembourg, l’Italie encore, et donc la France, où les niveaux de vie entre retraités et membres de la population active sont à peu près similaires. Macron s’est d’abord montré favorable avant de rétropédaler, ce ne serait “pas juste” de les faire payer après avoir cotisé toute leur vie. 

Mettre à contribution les plus riches ?

Cette proposition est celle des partis de gauche. Taxer les plus riches et les superprofits permettrait de combler le déficit. Mais après ça risque de mettre une sale ambiance dans leurs parties de golf du dimanche…

What’s next ?

La réforme des retraites est un truc qui dure longtemps. On rembobine ?

  • Automne 2022 : après la réélection d’Emmanuel Macron, la volonté de relancer la réforme est claire. Partenaires sociaux et présidents de groupes parlementaires se succèdent à Matignon pour négocier sur les concepts clés du projet.
  • 31 décembre 2022 : Voeux de Macron qui annonce la réforme à venir, désormais le monsieur soutient le report de l'âge légal de départ
  • 10 janvier 2023 : la réforme des retraites est présentée publiquement par la Première ministre Elisabeth Borne
  • Jeudi 19 janvier, mardi 31 janvier, mardi 7 février, samedi 11 février, jeudi 16 février et mardi 7 mars : six journées de mobilisation nationale pour contester la réforme
  • Lundi 23 janvier 2023 : présentation en conseil des ministres
  • À partir du 30 janvier : le projet de loi est examiné par la commission des affaires sociales
  • Jeudi 2 février : plus de 20 500 amendements sont enregistrés avant la date butoir
  • L'exécutif enclenche l'article 47.1 de la Constitution pour limiter à 50 jours la durée des débats entre l'Assemblée nationale et le Sénat (soit jusqu'au 26 mars).
  • Du 6 au 17 février : débats à l'Assemblée Nationale* 
  • Mardi 7 mars : examen du texte au Sénat
  • Si le gouvernement réussit à dérouler son scénario, la réforme des retraites serait adoptée par le Parlement mi-mars, avec une entrée en vigueur (application de la réforme) dès le 1er septembre 

* À l’Assemblée, l'issue du vote est loin d'être acquise : le groupe Renaissance a besoin du vote des députés du groupe LR pour obtenir la majorité absolue, or plusieurs députés de l'un et de l'autre se montrent réfractaires à voter en faveur de la réforme. En cas d'échec, le gouvernement pourrait recourir au 49.3.

Pour aller plus loin, balade-toi ici, c’est une jungle magnifique 


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