La ferme Deux bouts, reprendre pied les mains dans la terre

La ferme Deux bouts, reprendre pied les mains dans la terre

La Ferme Deux bouts à Vayres offre un parcours de réinsertion complet à celles et ceux que la vie a fragilisés : logement, maraîchage, accompagnement...
21 April 2022
par Hélène Binet
4 minutes de lecture

À quelques kilomètres de Libourne, la Ferme Deux bouts à Vayres offre un parcours de réinsertion complet à celles et ceux que la vie a fragilisés. Logement, maraîchage, accompagnement leur permettent de reprendre pied.

Le comité d’accueil est en place. Parfaitement alignés avec un petit écriteau coloré attaché autour de leur tronc encore frêle, poiriers, pommiers, néfliers, pêchers semblent nous souhaiter la bienvenue. Rangée par ordre alphabétique, chaque tige porte le prénom d’un enfant de l’école d’en face qui, le 4 février 2022 sous la pluie, est venue inaugurer la ferme et mettre en terre ce verger en devenir : 200 arbres pour alimenter en fruits la commune dans quelques années. À côté du verger, de grands arceaux métalliques attendent que le vent se calme pour recevoir les bâches qui leur permettront de devenir serres et d’accueillir les premiers plants de légumes biologiques. Au loin, la Dordogne s’anime deux fois par jour au rythme du mascaret, vague aussi mystérieuse que spectaculaire.

« Cette semaine, on va pouvoir finir de monter les serres, s’enthousiasme Fabien Bertrand, l’un des deux encadrants techniques de ce chantier d’insertion de maraîchage lancé en septembre 2021 par l’association Deux Bouts. Une cinquantaine de variétés pourront y être cultivées sous abri ou en plein champ et être commercialisées sous forme de paniers dès cet été. Sur deux hectares dont 2000 m2 abrités, le chantier prévoit de produire 500 à 800 kilos de légumes par semaine pour nourrir 150 familles. 

Mains dans la terre, Fabien en profite pour rappeler la spécificité agricole du lieu qui combine agroforesterie et maraîchage en sol vivant. « En fait ici on s’inspire de l’écosystème de la forêt et on réduit au maximum la pression sur les sols. » Le maraîcher qui a passé une grande partie de sa vie en volontariat international se souvient de l’état du sol lorsqu’il a débarqué en juillet 2021. « En examinant le terrain, je n’ai trouvé qu’un seul ver de terre sur 1 m2 alors qu’un bon sol en comporte plus de 150. » Heureusement, la nature a de la ressource. À l’automne 2021, l’équipe récupère 1000 tonnes de broyât auprès du syndicat local des déchets, l’épand sur les terres et, peu à peu, réussit à ressusciter le sol. 

Sauge à repiquer

À l’autre bout du terrain qui au total s’étend sur 7 hectares, dans une petite serre qui concentre la chaleur naturelle, Johanna, Olivia, Marlène et Nadine repiquent des plants de sauge. Elles font partie de l’équipe des 8 salariés en insertion qui font marcher la ferme et qui devraient être rejointes par 8 autres personnes d’ici l’été. « La plupart des salariés que l’on accueille ici ont connu des déboires multiples, explique Elisabeth Lefèvre , coordinatrice des parcours d’insertion. Notre rôle est de leur offrir logement, accompagnement et emploi pendant 18 à 24 mois. C’est un dispositif d’hyper proximité. Avec chaque personne on va jusqu’au bout de leur réinsertion. » 

Autour de la table à repiquer, les cinq femmes qui viennent chaque jour ensemble en covoiturage, déroulent leur parcours. Olivia s’imaginait éleveuse il y a quelques années, a passé un brevet agricole (BPREA) mais a abandonné l’idée devant la dureté du métier. « Il ne me restait plus beaucoup de choix professionnels, soit je triais les bois dans les vignes (enlever les sarments, ndlr), soit je faisais des ménages. » Nadine, elle, a perdu pied en 2018 après 20 ans dans les vignes, un cancer de la thyroïde et des galères personnelles qui n’ont pas fini de s’enchaîner. Marlène réfléchit encore à se lancer dans l’apiculture. Quant à Johanna qui n’est là que depuis un mois, elle sait déjà qu’elle n’est pas faite pour ça. « Pour la plupart des personnes en insertion, la machine à rêver est cassée, rappelle Fabien. Il leur faut du temps pour la réparer. »

« La ferme Deux Bouts est lauréate de l’appel à projet Inclusion & Ruralité porté par la MSA et bénéficie d’un accompagnement renforcé avec makesense pendant 3 ans. » 

Modèle à répliquer

Depuis sa création fin 2017 par Stéphane Boutin, Nicolas Chastel et Madeleine Liner, trois collègues d’une PME Bordelaise, l’association Deux Bouts s’est donnée pour mission d’aider les personnes défavorisées à ne pas tomber dans la grande précarité. « C’est en mars 2020 que le premier aidé a été accueilli dans notre antenne libournaise, » rapporte Stéphane qui prévoit d’ici quelques mois de pouvoir accompagner 16 salariés en insertion sur la ferme. Le chef d’entreprise envisage aussi de créer deux nouvelles antennes de l’association dans le département en 2023 et trois en 2024 grâce à un modèle financier autosuffisant qui combine logement, insertion et autonomie alimentaire mais aussi de créer à Vayres un tiers-lieu intergénérationnel.« Libourne se situe dans le croissant de la pauvreté, il y a beaucoup d’emplois précaires liés à l’activité des vignes mais paradoxalement, la région ne compte que très peu d’associations d’accompagnement vers le logement et l’emploi. » Deux Bouts est l’une d’entre elles et, après seulement 4 ans d’existence, peut se réjouir de remettre du beurre dans le croissant territorial, de cultiver les liens entre producteurs et consommateurs et de permettre à la solidarité de prendre racine. On se réserve un panier pour cet été ?


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