La Sécurité sociale de l’alimentation, la Sécu version flan nature et légumes de saison

La Sécurité sociale de l’alimentation, la Sécu version flan nature et légumes de saison

Sortir de la charité alimentaire, rémunérer dignement les paysans, démocratiser l'accès au bio. La sécurité sociale de l'alimentation coche toutes les cases. Mais au fait, on en est où ?
01 April 2026
5 minutes de lecture

Imaginez un système qui permette à tous et à toutes de cotiser à une grande caisse alimentaire selon ses moyens et aux personnes les plus fragiles d’obtenir une aide financière mensuelle pour bien s’alimenter… Eh bien ça existe et ça s’appelle la sécurité sociale de l’alimentation, la SSA pour les intimes.

« - Ajoutez-moi deux bottes de radis et une miche de pain aux courses s’il vous plaît. 

   - Pas de soucis, vous avez votre carte vitale ? 

   - Bien sûr, il doit me rester 40 euros pris en charge par la sécu ce mois-ci ! »

Illustration d’une carte vitale alimentaire (Source : ISF-Agrista)

Et si cet échange était possible dans la vraie vie ? Depuis plusieurs années, un dispositif démocratique se met en place pour garantir l’accès à une alimentation saine, choisie et qui assure une rémunération juste aux paysans et paysannes : c’est la sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Le principe? Étendre la prise en charge de la Sécurité sociale  “normale” à notre alimentation et à l’agriculture. Avec la SSA, chacun cotise à une caisse selon ses moyens et reçoit ensuite une somme à dépenser dans des structures alimentaires conventionnées (magasins, restaurants, cantines, vente directe au marché, etc). Mais d’où vient cette idée ? Comment est-ce que ça marche, concrètement ? Et pourquoi est-ce qu'on n'a pas déjà toutes et tous notre carte vitale alimentaire? C’est parti pour un petit tour d'horizon de la question !

L’aide alimentaire : l’arnaque du siècle

D’après les derniers chiffres de la Cour des comptes, 5,6 millions de personnes sont inscrites à l’aide alimentaire en France. Cette aide est assurée par plus de 9000 structures, majoritairement des associations comme le Secours Populaire, les Restos du Coeur, la Croix-rouge française ou encore la Banque Alimentaire. Au premier abord, même si on déplore sa nécessité, on peut se réjouir de l’existence d’un système qui permet aux plus démunis de se nourrir. Mais il suffit de se rendre soi-même à une distribution pour se rendre compte que l’aide alimentaire est une aberration. Les produits proposés sont majoritairement issus de la grande distribution : invendus presque périmés, aliments transformés de mauvaise qualité, fruits et légumes parfois pourris.

Pour faire court : les déchets de l’agro-industrie sont donnés aux pauvres. On a vu mieux comme cycle vertueux ! Pire : l’aide alimentaire fait partie intégrante du système industriel qui délègue ainsi  la gestion de ses déchets aux associations, tout en défiscalisant au passage des “dons” alimentaires de qualité douteuse. Ce système de charité, qui repose majoritairement sur le travail de bénévoles et favorise l’agro-industrie, est aujourd’hui saturé et à bout de souffle. De l’autre côté, beaucoup de petits producteurs peinent à vendre leurs produits et à joindre les deux bouts. La filière du bio a d’ailleurs traversé une crise douloureuse ces dernières années, au point que certains agriculteurs ont dû repasser en conventionnel. Jean-Claude Balbot, paysan dans le Finistère et membre fondateur du collectif Sécurité Sociale de l’Alimentation, déplore la disparition progressive du monde paysan au profit des industries et des monocultures : « nous voulons sortir des pesticides ET de l’aide alimentaire [...] la nourriture de qualité n’est accessible qu’à une partie restreinte de nos concitoyens, nous sommes face à un souci systémique, il faut donc une réponse systémique ».

« La SSA n’est pas une initiative isolée, elle s’inscrit dans un quart de siècle de lutte, d’expériences et de recherche sur les systèmes alimentaires. »

Aux origines de la SSA 

Dès 2015, des collectifs de paysans, de militants et de chercheurs commencent à travailler sur une ébauche de la SSA via un dispositif d’action-recherche et en se basant sur des travaux antérieurs. D’après Dominique Paturel, chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique (INRAE) de Montpellier : « la SSA n’est pas une initiative isolée, elle s’inscrit dans un quart de siècle de lutte, d’expériences et de recherche sur les systèmes alimentaires. »

De tout cela émerge une proposition simple : sortir des logiques de charité et revendiquer un réel droit à l’alimentation en s’appuyant sur le système de la Sécurité sociale comme il avait été pensé par le ministre du Travail Ambroise Croizat au sortir de la guerre, en 1946. Il semble finalement assez logique que ce modèle de solidarité, aujourd’hui largement attaqué et dénaturé par une série de réformes depuis les années 60, s'étende à l'alimentation. En effet, notre santé dépend directement de ce que nous mettons dans nos assiettes ! En 2019, le collectif « Pour une Sécurité sociale de l’alimentation » voit le jour, porté par le groupe ISF - AgriSta. Son but : implémenter la SSA partout en France en respectant trois principes fondamentaux : l’universalité d’accès, le conventionnement des professionnels réalisé par des caisses gérées démocratiquement et le financement de ces caisses une cotisation sociale.

Principe de fonctionnement de la SSA (Source : Local’Attitude)

Des expérimentations sur tout le territoire 

Depuis le lancement du collectif SSA, des caisses expérimentales voient le jour, on en compte presque une quarantaine aujourd’hui en France (et un peu plus selon cette étude) ! Les adhérents et adhérentes cotisent en fonction de leurs moyens et reçoivent un montant fixe défini collectivement (de 50 à 150 euros par mois) à dépenser dans les structures alimentaires conventionnées. Les critères de conventionnement sont débattus dans chaque caisse puis adoptés par vote, c’est là que se joue le gros du processus démocratique. Le but : concilier qualité, respect de l’environnement, production éthique et accessibilité économique, pas facile !

Pour Thomas Benoit, membre de la caisse de Saint-Etienne et coordinateur du collectif « La Fabrique de la Transition », il est important de partir des réalités alimentaires des gens, surtout quand on a des profils d’adhérents très différents : « on a notamment travaillé sur la situation des personnes qui sont en précarité : elles ont commencé à témoigner, on a récolté leur parole [...] et tout ça a permis d’avoir des débats et des décisions beaucoup plus apaisées par la suite ». Paradoxalement, une des principales limites de la SSA est son manque d’inclusivité. Quand on veut s'insérer dans un processus réellement démocratique, on se rend vite compte d’une chose : cela prend du temps. Un temps nécessaire, riche d’échanges et de réflexion mais du temps non rémunéré qui peut être un frein à l’implication des plus précaires. Malgré tout, la SSA est une proposition forte qui remet profondément en question nos modes de production alimentaire et replace la solidarité et la démocratie au centre des décisions. Reste aux pouvoirs publics de s’emparer de ces expérimentations locales, de faciliter l’accès aux subventions pour le développement des caisses et de faire remonter l’idée d’une SSA au niveau national.

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