Faire des enfants quand tout fout le camp : la crise environnementale menace notre fertilité

Faire des enfants quand tout fout le camp : la crise environnementale menace notre fertilité

Phtalates, pesticides, dioxine, et si tous ces produits chimiques nous empêchaient d’avoir des enfants ? Quand l’environnement se dégrade, notre fertilité en prend un coup. Enquête sous la couette.
07 February 2024
par Vianney Louvet
6 minutes de lecture

Faites des enfants qu’il disait ! Il y a quelques semaines, le Président Macron invitait les Français et les Françaises à se reproduire tous azimuts via une formule qui coupe direct l’envie : le réarmement démographique. Derrière cette question de la natalité et de la fertilité s’en cache une autre, plus énorme, plus systémique, plus profonde… La crise environnementale. Quel rapport ? On regarde ça tout de suite.


État des lieux sur la natalité


Sur le papier, le renouvellement de la vie humaine a le vent en poupe. Nous sommes de plus en plus nombreux sur le sol terrestre, la barre des 8 milliards a même été franchie fin 2022, contre 2,5 milliards 70 ans plus tôt. Une explosion fulgurante, à en faire pâlir les cravates du CAC40. 

Et pourtant. Le taux de croissance de la population ralentit. Les taux de natalité sont si bas qu’ils battent des records. Un chiffre : 1 humain sur 2 vit dans un pays où le taux de fécondité est inférieur à deux enfants par femme, niveau décisif en dessous duquel les populations commencent à diminuer. 

Alors certes, il y a des facteurs politiques, sociaux et économiques. On a moins d’enfants parce que travail, parce que contraception, parce que société, tout ça. Mais la natalité est aussi conditionnée par la fécondité, à savoir - et dit grossièrement - la capacité de nos corps à produire une progéniture. Et c’est là que ça se complique. 


Spermatozoïdes à la peine


À en croire les (nombreux) travaux de recherches sur la question ces dernières années, les problèmes de reproduction augmentent. Rien que chez les hommes, la situation semble de plus en plus grave. La preuve avec quelques exemples : 

  • La diminution du nombre de spermatozoïdes ou synonymement de la concentration spermatique est un vrai souci. En tant qu’homme vivant en 2024, je produis a priori moitié moins de spermatozoïdes que mon grand-père, il y a un demi-siècle. Et plus ça baisse, plus on s’approche d’un niveau à partir duquel ça devient critique, en l’occurrence 40 millions/ml. Selon les études on est passé entre 1973 et 2018 de 104 à 49 millions/ml, ce seuil critique est donc quasi atteint (chiffres à manier avec des pincettes. Selon certains chercheurs, l'évolution du taux de spermatozoïdes pourrait aussi être fonction de techniques de mesure de plus en plus fiables).


  • L’augmentation des cancers des testicules, présent chez l’homme jeune. Là, c’est dramatique. Le chiffre : 50 % de plus de ce cancer en deux décennies. 


  • Sans oublier la baisse des niveaux de testostérone, l’augmentation des taux de dysfonctionnement érectile et de certaines malformations. 

Ces phénomènes ne font plus figure d’exception. L'infertilité masculine touche 7 % des hommes. Et elle est à l'origine d'environ la moitié des cas d'infertilité. Et ça ne va pas en s’améliorant. Une étude de 2019 de la Thomas Jefferson University publiée dans Urology a suivi 120 000 couples ayant consulté un centre d’aide à la procréation. En 2002, 12,4% des hommes de l’échantillon présentaient moins de 15 millions de spermatozoïdes mobiles par millilitre, contre 21,3 % en 2017. À noter que la question de l’horloge biologique, qui semblait réservée aux femmes, devient aujourd’hui aussi présente pour la gente masculine. En effet, un âge paternel avancé a été associé à une qualité moindre du sperme et à une fertilité réduite.

Au-delà des hommes, l’infertilité touche désormais près de 3,3 millions de personnes en France. Les difficultés à avoir des enfants sont-elles en lien avec nos modes de vie ? Il y a de fortes chances…


Au commencement était l’environnement


Les chercheurs et leurs études formulent avec prudence l'hypothèse que tous ces problèmes de natalité ont une origine commune : les facteurs environnementaux, nos modes de vie. Parmi les principaux accusés…

La pollution de l’air. On sait déjà qu’elle tue massivement. Sur la période 2016-2019, Santé publique France évalue à 40 000 décès annuels liés à une exposition des personnes âgées de 30 ans et plus aux particules fines. En 2018, une étude du Health Effects Institute affirme que 95 % de la population mondiale respirerait de l’air pollué, provoquant ainsi la mort de 7 millions de personnes par an. Le Pr Parinaud, médecin spécialiste de la reproduction au CHU de Toulouse et son équipe de recherche ont montré dans une étude compilant elle-même d’autres études l’impact de la pollution sur les spermatozoïdes. “Nous en sommes venus à la conclusion que la qualité de l'air a un impact sur la santé globale ainsi que sur la fonction de reproduction”. 

Certaines substances chimiques omniprésentes dans nos vies (dans nos aliments notamment avec les pesticides, dans les solvants) ont une structure proche d’une hormone et agiraient ainsi “en perturbant le fonctionnement des hormones” selon le professeur René Habert, de l’Inserm. Bisphénol, phtalate, parabènes, composés perfluorés, pesticides, tous pourrait altérer “les fonctions du système endocrinien” et ainsi induire “des effets néfastes dans un organisme intact ou chez sa progéniture”, c’est l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail qui le déclare. 

Ces substances sont en particulier déterminantes dans le déclin actuel de la qualité du sperme, plastiques en tête du classement (bisphénol, BPS, BPF) suivis des dioxines polychlorées, des phtalates, de certains parabènes et enfin du paracétamol (selon, une étude publiée par la revue Environment International). Oui, le paracétamol, cet anti-douleur que vous avalez peut-être très fréquemment. Selon une autre étude, encore une oui, datant de septembre 2021 et publiée par un collectif de chercheurs dans la revue Nature Reviews Endocrinology - le paracétamol peut avoir des effets sur le développement de l’appareil génital du fœtus, lorsqu’une femme enceinte en consomme. Si certains de ces produits chimiques ont été interdits, ils n’en reste pas moins présents dans l'environnement ou dans des objets plus anciens (coucou les produits chimiques dits “éternels"). 

Enfin, n’oublions pas les effets du changement climatique. Là encore, on peut prendre l’exemple de la fertilité masculine. Plusieurs études montrent que les spermatozoïdes sont particulièrement vulnérables aux effets de l'augmentation des températures. Les vagues de chaleur endommageraient la quantité et la qualité des spermatozoïdes.


Notre natalité brûle et nous regardons pas où il faut


"Nous sommes confrontés à une crise de santé publique”, rappelle Hagai Levine, professeur d'épidémiologie à l'Université hébraïque de Jérusalem. Et tout ça risque de nous coûter un pognon de dingue, autre formule chère à notre Président. Rémy Slama, épidémiologiste environnemental à l'Inserm, a calculé quel serait l'impact pour les couples d'un déclin d'environ 50 % de la concentration de spermatozoïdes durant une cinquantaine d'années. Verdict ? “L'augmentation du nombre de consultations pour une aide à la procréation serait d'environ 73 %”. Crise de santé publique vous avez dit ?

Est-ce que ça bouge chez nos élus ? Visiblement pas beaucoup. Ou très lentement. En fin d’année dernière, les ministres européens de la santé et de l'écologie se réunissaient pour discuter de l'impact de l'environnement sur la fertilité humaine. Aucune mesure concrète n’en est ressortie à ce jour. En France, “ il n’y a aucune action politique ambitieuse contre les pollutions environnementales” regrette Virginie Rio, du collectif Bamp, association soutenant la procréation et de personnes infertiles. Autre sujet brûlant de l’actualité, les politiques sanitaire et agricole ne semblent pas beaucoup intégrer la question de la natalité. L’usage des pesticides ne recule pas, le glyphosate a été ré-autorisé, 30 000 nouveaux produits chimiques vont être testés dans les quinze prochaines années grâce au règlement européen REACH et 100 000 ont été introduits durant les cinquante dernières années. Plus aucune stratégie ne semble impulsée sur le sujet des perturbateurs endocriniens non plus - sujet que Benoît Hamon avait permis de médiatiser lors de la campagne de 2017 - malgré leurs effets néfastes sur notre santé reproductive (notamment selon Santé publique France : une puberté précoce, de l’endométriose, des problèmes de surpoids diminuant la fécondité)… De quoi désespérer. 

Pour les élus et pour les années qui arrivent, c’est donc maintenant ou jamais. Les études nous montrent qu’une “crise de la reproduction” pourrait avoir lieu si aucune mesure n'est prise. Le même professeur Hagai Levine déclare dans The Guardian : “Je pense que c'est un autre signal que quelque chose ne va pas avec le monde et que nous devons faire quelque chose à ce sujet. Alors oui, je pense que c'est une crise, qu'il vaut mieux affronter maintenant, avant qu'elle n'atteigne un point de basculement qui pourrait ne pas être réversible”. 


Préserver la vie


Tout compte fait, ce constat douloureux sur les impacts de la crise environnementale peut aussi être aussi une occasion formidable de s’engager un peu plus. Et là le lien est direct. Je m’engage parce que je tiens à la vie, au vivant. 

À l’image des « ordonnances vertes » de Strasbourg (qui permettent aux femmes enceintes de recevoir gratuitement des paniers de légumes bio et des conseils contre les perturbateurs endocriniens), la situation nous invite à redoubler de créativité et d’attention pour préserver les (encore) nombreuses promesses de demain. La bataille est politique, économique mais également culturelle. Informer et sensibiliser sur le sujet est urgent et c’est aussi pour ça que cet article… est né. 


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