T’as pris l'avion pour Lisbonne, mangé un steak devant ta cousine vegan, jeté par mégarde ta capsule Nespresso dans la poubelle jaune ? Dans ton cerveau, l'alarme "mauvais citoyen de la planète" se déclenche instantanément ? Bienvenue au club. Sauf qu'on va te faire une confidence : cette petite voix honteuse et tyrannique, aussi sonore et pénible soit-elle, n'inspire pas grand chose de bon. La bonne nouvelle ? Il y a des stratégies qui te coûteront moins et te motiveront plus.
D'où nous vient cette manie ?
Merci qui ? Merci Saint Augustin. Eh oui, l'évêque d'Hippone a fait du péché originel une doctrine fondamentale de l'Église. Bonne ambiance : voici l’être humain coupable dès la naissance. Des siècles plus tard, on a troqué le péché de chair ou d’orgueil contre le bilan carbone, mais le logiciel mental reste le même : tu as failli à l’injonction de morale et pureté, et c'est de TA faute.
Ce pesant sentiment de culpabilité, nous le connaissons tous. Outre son rôle social, elle permet d’orienter les décisions et les actes des individus. Marketing, politique… Ce levier est partout, jusqu’aux campagnes et discours autour de la protection de l’environnement, cf le cultissime discours de Greta Thunberg à l’ONU. (Tu sais, celui qui commence par “how dare you ? This is all wrong. I shouldn't be up here. I should be back in school on the other side of the ocean.”)
Mais même quand elle est 100% légitime, l’usage démesuré de la culpabilité ne produit pas toujours les effets escomptés. On vous explique.
Les gros défauts de la culpabilité
Les biais cognitifs
Longtemps, les campagnes de sensibilisation ont reposé sur une stratégie de com’ qui semble simple et efficace : montrer la catastrophe pour dissuader. Sauf que face à l'image d'un iceberg qui s'écroule ou d'un bébé cochon en PLS, la majorité des cerveaux réagissent par un premier biais : la dissonance cognitive. En gros : on dissocie cette catastrophe de nos actions, de nos habitudes, de notre mode de vie. Ton oncle prend l'avion trois fois par an et te sort à table que c'est "une goutte d'eau" dans l’océan des émissions carbone ? Dissonance cognitive.
Deuxième écueil, l'effet boomerang. En gros : un discours perçu comme moralisateur et culpabilisant peut renforcer le comportement qu'il cherche à combattre. Ce mécanisme est rattaché à la théorie de la réactance, du psychologue Jack Brehm : plus on se sent contraint dans sa liberté de choisir, plus on a envie de faire l'inverse pour défendre cette liberté. Dis à un ado qu'il a interdiction formelle de sortir le soir, et il aura pour sûr envie de fuguer. La transgression devient une façon d’exprimer sa liberté, ça marche aussi avec l’avion, le tartare de bœuf ou le tri sélectif.
À lire sur le même sujet → L’éco-anxiété racontée par les psys.
Troisième écueil, l'actualisation temporelle. Quand manger un burger bien saignant promet de procurer plaisir et réconfort là, tout de suite, les conséquences climatiques liées à la production du steak à l’intérieur se feront sentir des années, voire des décennies plus tard. Plus l’effet est lointain, moins notre cerveau le valorise et moins il pèse sur nos choix immédiats.
Quatrième écueil, la diffusion de la responsabilité : plus un problème semble collectif et massif, moins chacun se sent individuellement concerné. Si tout le monde continue à polluer, pourquoi ce serait à moi de renoncer à mon week-end à Lisbonne ? Et pourquoi ce serait aux bonnes gens de se sacrifier, et pas à Coca-Cola de changer de modèle ? Ce raisonnement, aussi légitime et confortable soit-il, dilue la responsabilité… jusqu'à dissoudre toute notion de responsabilité individuelle.
Cinquième écueil, le déni défensif : à force d'être exposé·e à des messages anxiogènes répétés, le cerveau finit par saturer et se protéger. Non pas en changeant de comportement, mais en se détachant émotionnellement du problème. On ouvre Insta, on scrolle, on tombe sur des forêts en flamme, on ressent à minima un pincement au coeur, on referme très vite l'appli pour ne pas tomber dans un gouffre d’anxiété et de solastalgie.
Autant de raisons qui font que la culpabilisation crée souvent de l’inaction, si ce n’est un rejet et des comportements nocifs.
La culpabilité ternit la réput’ des “progressistes”
À partir d’un certain seuil, la culpabilité devient décourageante, inhibante, déprimante. La sensation de ne jamais en faire assez, lourde à porter. On en vient presque à oublier que tout, dans notre société et notre mode de vie, nous invite précisément à prendre le contrepied de la sobriété énergétique et du respect du vivant.
Sans compter la réput’ que ce discours culpabilisant fait à la gauche, à l’écologie ou au féminisme. Comme aiment en rire les réacs de tous bords, les mouvements progressistes seraient austères, punitifs, puritains. Et leurs partisans, très fâchés avec le plaisir.
Tant que les partis conservateurs auront cette réput’ de bons-vivants pour eux, la portée politique des mouvements progressistes sera plafonnée. Bref : l’écologie sera joyeuse, gourmande, ludique, érotique, cool, festive, ou ne sera pas.
Ça vaut pour toi, les autres, tout le monde
"Tu te rends compte qu'il y a des gens qui crèvent de chaud pendant que tu prends l'avion pour ton EVJF à Marrakech ?" Quand on s’embête à faire des efforts alors que les autres polluent as usual, lâcher ce genre de pique est hyper tentant.
Mais c'est bel et bien de la manipulation. À l’inverse de la responsabilisation, qui s'appuie sur la pédagogie, la transparence et le respect du libre arbitre, la culpabilisation joue sur l'émotionnel. Avec un objectif : susciter la honte. Or non seulement la personne risque de se braquer sévère et de rester vissée sur ses positions (cf les biais ci-dessus), mais ça peut empoisonner votre amitié.
Ça marche dans l'autre sens. Tu l'entends peut-être aussi, cette vicieuse petite voix qui te sermonne constamment ? "C’est tellement naze d'avoir craqué pour ce jean Zara", “tu te dis écolo mais pfff…”. Résultat, on se morfond, ce qui n'aide pas à passer à l'action.
Quant à l’usage de la culpabilité dans la publicité, même les chercheurs qui étudient cette stratégie depuis 20 ans n'arrivent pas à trancher. Certaines campagnes culpabilisantes marchent brièvement, d'autres se retournent tôt ou tard contre l'annonceur... Le seul vrai consensus ? C'est un pari risqué, à l'effet incertain et court-termiste.
OK, mais alors comment inspirer un changement sain et durable ?
Chaque jour, les infos nous rappellent que nous allons dans le mur. Et pourtant, nous sommes une majorité à modifier nos actions à la marge et continuer à vivre notre vie comme si de rien n’était. Bonne nouvelle, il existe des pistes plus douces et efficaces que ces injonctions culpabilisantes.
Quelques règles à garder en tête :
Empathie > jugement. Pourquoi ton pote continue de prendre l'avion malgré les chiffres ? Pression familiale, prix attrayants, envie d'évasion... Pour ouvrir le dialogue, il est fon-da-men-tal de comprendre avant de juger.
Solutions > prévention. À ce stade, peu de chance qu'une infographie de plus sur la fonte des glaciers convainque ton pote de dire adieu à la fast fashion. Un "regarde, le train de nuit pour Venise est à 60€ et t'as une vue de dingue au réveil", c’est beaucoup plus vendeur.
Petits pas > grand saut. Le cerveau n’est pas conçu pour poursuivre un objectif hors d'atteinte : plus une action est faisable SMART, comme disent les startuppeurs, aka spécifique, mesurable, atteignable, réaliste, temporellement défini, plus on a de chances de s'y tenir. Alors plutôt que devenir vegan du jour au lendemain, commence par arrêter la viande rouge en semaine. L’objectif atteint va te donner envie de progresser, alors que la promesse non tenue affecte la motiv’ et la confiance en soi.
Role models > institutions. Suivre un influenceur trop sympa qui raconte, sans filtres, comment il transforme son mode de vie est, disons, 6468 fois plus inspirant qu'une pub institutionnelle super lisse et désincarnée.
Nudge > injonctions. L’idéal, c’est de faire en sorte que le comportement éthique et écolo soit le plus accessible, évident, fastoche. À l’échelle individuelle, ça peut passer par plein d’initiatives : s’inscrire à une AMAP pour se forcer à manger local et de saison pour pas cher, avoir au moins deux poubelles chez soi pour que trier soit easy peasy…
La piqûre de la culpabilité fait son petit effet immédiat, mais il y a un seuil au-dessus duquel elle devient toxique, déprimante et contre productive. Ce qui fait vraiment bouger les lignes ? Un ami qui prend le temps d’expliquer sans juger, des choix et des politiques qui facilitent le comportement écolo, un petit pas gratifiant qui en amène un autre.
Alors la prochaine fois qu’une voix, la tienne ou celle d’un autre, vient tambouriner à la porte pour te traiter d’écolo de pacotille ou de mauvais citoyen, ne la laisse pas s’installer sur ton canapé avec un petit café, elle risquerait de squatter longtemps. Demande-lui si elle a un vrai motif de visite : un tort réel, un truc que t'as effectivement mal géré ? Si oui, chope le formulaire qu’elle te tend et répond à ces 3 questions : 1) est-ce que je regrette ? 2) est-ce qu’il y a moyen de me rattraper ? 3) comment je peux faire autrement la prochaine fois ? Maintenant, tu peux la raccompagner gentiment vers la sortie, car elle n'a plus rien à faire chez toi.
Pour aller plus loin :
- Lire Résister à la culpabilisation, essai de Mona Chollet, ou l’écouter sur Spotify.
- Lire le dernier numéro de Socialter, Pourquoi nos plaisirs sont politiques.
- Écouter Mental FM, un épisode de Victoire Tuaillon qui fait entendre les 1000 voix dans nos têtes. Doutes, angoisses, jugements, désirs, appétits, procrastination...
- Écouter l’épisode Pourquoi la culpabilisation écologique ne fonctionne pas ? de Vlan!, avec le docteur en neurosciences Albert Moukheiber
Source
- Lire Résister à la culpabilisation, essai de Mona Chollet, ou l’écouter sur Spotify.
- Lire le dernier numéro de Socialter, Pourquoi nos plaisirs sont politiques.
- Écouter Mental FM, un épisode de Victoire Tuaillon qui fait entendre les 1000 voix dans nos têtes. Doutes, angoisses, jugements, désirs, appétits, procrastination...
- Écouter l’épisode Pourquoi la culpabilisation écologique ne fonctionne pas ? de Vlan!, avec le docteur en neurosciences Albert Moukheiber
Enfin une bonne nouvelle !
Finally something good, voilà le titre de la nouvelle exposition de la Gaîté Lyrique pour regarder le monde du côté de ce qui avance. 13 ans après The Happy Show, Stefan Sagmeister, le designer culte des pochettes de Lou Reed, des Rolling Stones, Jay-Z et revient avec une exposition pensée comme « un antidote au vieil adage "c'était mieux avant" ». Chiffres à l'appui, il démontre que l'humanité avance plus qu'on ne le croit, et que mesurer ce chemin parcouru, sans nier les combats du présent, c'est déjà changer de regard.