Il existe trois types d’articles : ceux qui vous sont dictés par l’actualité, quand par exemple Laurent Duplomb tente - encore - de rendre l’acétamipride gratuit pour tous et toutes, ceux que vous écrivez surtout pour vous-même, en vous convainquant que ça intéressera une foule immense (“Comment j’ai résolu mes problèmes de sommier”) et enfin ceux qui naissent d’un anodin carambolage avec un autre être humain. Ce présent écrit coche les 3 cases à la fois. Son déclenchement : une nouvelle vague caniculaire et une fille de 31 ans, en l’occurrence, ma petite sœur.
Quarante et un degrés celsius
Menace et exécution ont donc fusionné. Un troisième coup de poing caniculaire frappe le pays, énième porte-parole d’une crise climatique gravissime qui désormais s’ancre dans nos chairs et os. Des scientifiques de toutes disciplines ont beau nous alerter depuis des années, le phénomène nous dégomme comme un bouchon de liège qui s’échappe trop vite et trop fort de sa bouteille de cidre (plus fraîche du tout). Pour moi comme pour les humains autour, soudainement très proches d’un petit animal en recherche paniquée de fraîcheur, c’est bouleversant. Physiquement évidemment mais peut-être encore plus émotionnellement, socialement et politiquement.
Il est 22h14, ce jeudi quand sur le groupe Signal de ma famille arrive ce message : “Si vous avez des podcasts qui donnent de l'espoir, de l'espérance et du baume au coeur je suis preneuse 🙏❤️🔥”. Signé, ma petite sœur. Mon coeur se serre direct. Pour elle comme pour tant d’autres, baromètre et détresse intérieure grimpent en cadence.
Je réfléchis à sa demande. Je parcours La Chaleur Humaine de Nabil Wakim sur Le Monde, il est question d’action, d’organisation, c’est une bonne chose mais quelque chose manque. Je réponds finalement à ma petite sœur en listant quelques noms de podcasts, mais sans grande conviction. “Envoyer”. Je relis mon message (il m’arrive régulièrement de relire avec intérêt les messages que je viens d’envoyer, étrange puisqu’il est de moi-même) et réalise que mes idées sont assez caricaturales :
- Il y a d’un côté des voix qui parlent de ce qui est beau, de ce qui est vivant, de ce qui donne de l’espoir. Et ce sont souvent des artistes “à l’écart” de la bataille climatique, spécialistes de l’implicite dès qu’on chatouille la dimension politique d’un problème,
- Et de l’autre, il y a la colère, l’agitation (tant justifiée) de militants et militantes, climatologues et autres scientifiques engagés au quotidien pour stopper la machine du monde.
À lire sur le même sujet → Palmarès des canicules de notre époque moderne
Je voudrais que ma petite sœur entende les deux. Pas l’un ou l’autre, ni l’un puis l’autre, non, les deux en même temps, les deux mondes contemplatifs et actifs unifiés dans un seul discours. Voilà c’est ça. Ce message que je voudrais pouvoir tapoter sur le clavier : “Ma sœur que j’aime, voici un podcast avec des voix qui sont à la fois pleinement conscientes de ce qui se passe mais aussi pleinement vivantes et désireuses de vivre ici bas. Des voix qui tremblent de la même colère inquiète que toi sans perdre une mystérieuse note de fond sereine. Je t’embrasse bien fort sur le coude gauche”. Bon. Mission ardue mais non-impossible.
En attendant de dégoter ce graal quelque part, je me contente donc d’annoter ici une note de bas de page, enfin de milieu de page, sous forme de premier constat : il est difficile d’allier la lutte intérieure et extérieure aujourd’hui. Difficile de protéger ces deux espaces sans que l’un avale l’autre.
Complètement nu
That is the question : quelle forme doit aujourd’hui prendre la lutte politique pour pouvoir embrasser à la fois la catastrophe en cours et la quête d’espérance de ma petite sœur ?
That is donc the trop grande question. Laissons-la patienter un instant, quelques années peut-être (mais ce serait bien si c’était un peu moins) et allons grappiller une autre idée pour ma cadette. Elle n’est pas de moi (l’idée hein, pas la cadette - enfin la cadette non plus n’est pas de moi, elle est de mes parents, que je félicite au passage pour leur beau travail) mais d’un gars que vous avez peut-être croisé tout nu à la télé.
Dans les jours qui ont suivi ton message, j’en découvre un autre d’un certain Mouts. Son nom complet, qu’il porte très bien, c’est “Guillaume Tisserand-Mouton”, il forme 50% du duo Nus & Culottés. Mouts donc, a partagé quelques mots dont je partage ici un passage :
“Je pense souvent à nos enfants. Et je me demande de quoi ils auront le plus besoin dans les décennies qui viennent. Bien-sûr, on doit réduire drastiquement nos émissions. Les transformations techniques, économiques et politiques sont indispensables (...) [mais] j’ai acquis une autre conviction. Complémentaire. Notre capacité à traverser les bouleversements dépendra aussi de la qualité des liens qu’on aura su tisser en amont. À mes yeux, notre plus grande ressource n’est pas seulement notre capacité à innover. C’est aussi notre capacité à nous faire confiance et à nous considérer mutuellement.”
Ça parle donc de “lien de confiance”,“solidarité”, “coopération”... Rha, je sais. On a l’impression de lire une campagne de dons pour une association caritative de 1983. Cependant, n’allons pas trop vite en besogne, pas cette fois du moins. Il y a des choses qu’on entend, ré-entend depuis des années et qui s’écrasent sur le pare-brise de notre tête sans jamais rentrer, allez savoir pourquoi. Le discours de Mouts ne date pas d’hier. A ce qu’on raconte Jésus avait par exemple déjà dit à ses potos “Les gars si vous aimez pas votre prochain, ça va foutre une sale ambiance je vous préviens”.
Cependant, je ne sais pas si c’est la canicule qui a ramolli un peu mon anesthésie mentale mais cette fois-ci, je crois avoir vraiment entendu et compris ce qu’il veut dire.
C’est une bonne situation ça, espérer ?
Je reviens donc à toi, ma chère frangine, qui lis cet article avec délectation (n’est-ce pas ?) et attends une chute digne de ce nom.
De chute il y aura, il y a déjà. Néanmoins le vivant qui s’effondre désormais sous nos yeux avec plus de violence amène paradoxalement quelque chose de nouveau et qu’on pourrait, allez soyons fous, rapprocher de ta quête d’espérance.
Ce nouveau a quelque chose à voir avec le pari. Parier que la souffrance de notre époque accélèrera aussi notre capacité à foncer vers l’autre, puisqu’il sera a priori plus précieux que n’importe quel robot conversationnel pour s’en sortir. Mais à quoi ça servirait cette “capacité à nous faire confiance et à nous considérer mutuellement” ?
Mouts semble avoir trouvé “un truc à faire”, son truc à lui, pour réveiller en son for intérieur quelque chose qui espère. Il fait et en faisant il se (re)met à espérer. D’une pierre, deux coups.
Je réalise que les voix que j’aime écouter en ce moment ont toutes ce même mouvement de l’acte qui espère. Edgar Morin a résisté pour espérer, Marion Muller-Colard cherche pour espérer, Wajdi Mouawad joue pour espérer, Valérie Masson-Delmotte alerte pour espérer, Vincent Verzat lutte pour espérer, Aurélien Barrau creuse l’Ailleurs pour espérer, Etty Hillesum a écrit pour espérer, Christian Bobin a contemplé pour espérer, Abdennour Bidar relie pour espérer, Mireille danse pour espérer, Jean Jouzel comprend pour espérer, etc.
Dans tous ces agissements, il est question d’un élan vers l'altérité. Il y aurait donc dans “cet Autre de la dernière chance” quelque chose de profondément politique et qui peut prendre soin de nos gouffres intérieurs, angoisses du monde, angoisses de tout.
La nouvelle question que je nous pose maintenant, à moi, ma petite soeur et à vous lecteurs et lectrices déchainés par la qualité de ce qu’ils et elles ont sous les yeux : quel est mon acte, ton acte, votre acte, celui qui répond à votre pulsion de vie à vous, à votre goût de vivre et qui avec lui emportera une petite gourde d’espérance bien fraîche ?
Une conclusion et quelques tomates
En attendant, il faut tenir, ne pas craquer. Pour ça, 3 autres bouées de sauvetage que je testerai avec ma petite soeur et d’autres cet été :
- Le changement d’échelle régulier. Hygiène cruciale que de passer de mon ici-protégé à l’ailleurs-agité ou du local-étouffant au global-ouvert.
- Le “faire avec” en double. “Faire avec” les autres et “faire avec” comme accueillir le réel de notre existence comme donnée première et non-contournable de toute décision et acte.
- Et enfin, les tomates. Bouclons la boucle avec la suite des mots de Mouts : “J’ai une proposition toute simple. Cet été, allez rencontrer quelqu’un du voisinage que vous connaissez mal. Invitez-le à boire un café. Demandez-lui l’un de ses plus beaux souvenirs dans le quartier. Proposez-lui un apéro improvisé. Quelques tomates du jardin. Une chanson, pourquoi pas. Un moment qui fera du bien. Les refuges humains ne s’improvisent pas le jour où tout vacille. Ils se construisent avant. Peut-être que cet été est une bonne saison pour commencer.”
Mouts, je pense que ma petite sœur n’acceptera de tenter ça qu’à une seule condition. Qu’en parallèle de ces apéros, on s’organise politiquement. Pour sentir que quand nous on bouge ici bas, ça bouge en même temps “là-haut”. On crève d’envie que ça bouge, partout. En 2026 et peut-être surtout en 2027.
Nota bene : si un ou une candidate souhaite bâtir son programme autour du grand retour de la confiance en l’Autre comme nouvelle manière d’espérer, je suis disponible pour être son directeur de campagne et ma petite sœur ferait une excellente porte-parole.