Et si les EHPAD de demain existaient déjà ?

Et si les EHPAD de demain existaient déjà ?

Fini d’attendre, l’EHPAD de demain existe déjà. Découvrez les initiatives qui marchent, du café solidaire au management libéré, pour passer du lieu de soin au lieu à vivre. Prêt pour le déclic ?
04 May 2026
9 minutes de lecture

On parle souvent des “EHPAD de demain” comme d’un horizon lointain. Un modèle à inventer. Une réforme à attendre. Une transformation qui dépendrait, enfin, d’une impulsion politique, d’un nouveau financement ou d’un cadre réglementaire plus favorable.

Mais si le problème était justement là ? Et si, à force de parler du futur, on ne regardait pas assez ce qui existe déjà ?

Partout en France, des directrices, des directeurs, des soignants, des psychologues, des animateurs, des résidents et des familles transforment déjà les établissements de l’intérieur. Pas à coups de slogans. Pas avec un “grand soir” du secteur. Mais à travers des choix très concrets : redonner du pouvoir d’agir aux résidents, faire confiance aux équipes, ouvrir les établissements sur leur territoire, partir des capacités plutôt que des déficits.

C’est tout l’objet du webinaire que nous avons organisé sur le changement de culture en EHPAD : rendre visibles ces transformations déjà à l’œuvre, à travers les témoignages de Amélie Hochart et Lionel Wilzius, deux directeurs d’établissement, et l’éclairage de Véronique Durand, qui développe depuis plus de 15 ans l’approche Montessori adaptée au grand âge, ainsi que celui de Lola Virolle qui accompagne depuis 8 ans des établissements à ouvrir des tiers lieux et a participé à la définition d’un plaidoyer pour le changement de culture en Ehpad.

Changer le nom ne change pas la culture

Difficile de ne pas commencer par ce paradoxe : au moment même où les établissements font face à des défis immenses — tensions RH, défiance, fatigue des équipes, complexification des situations accompagnées, pression budgétaire — le débat public semble parfois se satisfaire de réponses symboliques.

Le récent renommage des EHPAD en “Maisons France Autonomie” en est une illustration frappante. Car au fond, la vraie question n’est pas celle du nom. La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on change réellement dans la manière d’habiter, d’accompagner, de travailler et de décider ensemble ?

Sur le terrain, beaucoup n’ont pas attendu la réponse. Ils avancent déjà, ils testent, ajustent, inventent. Et surtout, ils montrent qu’un autre modèle n’est pas une utopie : c’est une pratique.

Sortir d’une culture centrée sur les incapacités

L’un des fils rouges du webinaire a été cette idée simple, mais radicale : dans beaucoup d’établissements, on continue à organiser le quotidien à partir de ce que les personnes ne peuvent plus faire. Le regard se fixe sur les pertes, les troubles, les risques, les incapacités.

L’approche Montessori présentée par Véronique propose exactement l’inverse : repartir des capacités préservées. Se demander ce que la personne sait encore faire, choisir, comprendre, transmettre, décider. Repenser l’accompagnement à partir de là. Dit comme ça, cela semble presque évident. Et pourtant, c’est un basculement profond.

Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’ajouter quelques outils ou quelques ateliers. Il s’agit de transformer la culture de l’établissement : la place donnée aux résidents, la posture des professionnels, l’environnement, les activités, le management, la manière même de définir ce qu’est “bien accompagner”.

Cette approche repose sur plusieurs piliers : mieux connaître les capacités de chaque personne, redonner du choix dans la vie quotidienne, faire participer les habitants aux décisions, permettre aux professionnels d’exercer autrement leur métier, proposer des activités porteuses de sens et construire des environnements réellement facilitants.

Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement une méthode. C’est une autre vision de la vieillesse, de la dépendance, du soin et de la vie collective.

Extrait du travail de plaidoyer sur le changement de culture en EHPAD réalisé par Habitat & Humanisme, Fondation Rothschild, Résidence de Beauregard, Compani, Bistrot Bertha, makesense et Arbitryum

Extrait du travail de plaidoyer sur le changement de culture en EHPAD réalisé par Habitat & Humanisme, Fondation Rothschild, Résidence de Beauregard, Compani, Bistrot Bertha, makesense et Arbitryum

Ce qui bouge quand on change vraiment de regard

Les témoignages de Lionel et Amélie ont donné chair à cette transformation. Lionel dirige une maison de retraite publique à Frontignan, dans un environnement de fonction publique hospitalière. Il raconte un cheminement patient, commencé il y a plusieurs années, pour faire évoluer l’établissement d’un “lieu de soins” vers un “lieu à vivre”. La formule dit tout. Un lieu à vivre, ce n’est pas seulement un lieu plus agréable. C’est un lieu où l’habitant redevient acteur. Où l’on cesse de projeter à sa place ce qui serait bon pour lui. Où l’on écoute ce qu’il veut vraiment.

Dans son établissement, cela a donné naissance à un Café Solidaire, baptisé “Génération MDR”, entièrement co-construit et co-géré avec les résidents. Cela a aussi conduit à imaginer un terrain de pétanque couvert, pensé comme un espace de rencontre, de jeu et d’ouverture sur l’extérieur. 

Rien de spectaculaire au sens technologique du terme. Et pourtant, tout est là. Parce qu’un café, une partie de pétanque, un lieu traversé par plusieurs générations, ce sont aussi des manières de refaire société. De remettre du commun là où l’institution tend parfois à séparer.

Amélie, de son côté, dirige l’établissement Saint‑François‑de‑Sales. Elle raconte une autre bascule, tout aussi éclairante. Son établissement accueille à la fois des personnes âgées et des personnes handicapées vieillissantes. Au départ, les activités étaient organisées par catégories : les personnes âgées d’un côté, les personnes handicapées de l’autre, les troubles séparés, les profils distingués. Autrement dit : une organisation pensée pour s’adapter aux handicaps, mais qui finissait surtout par cloisonner les personnes. Le déclic a été de raisonner non plus à partir des handicaps, mais à partir des capacités partagées. De voir que des personnes très différentes sur le papier pouvaient en réalité faire des choses ensemble, participer aux mêmes projets, trouver une place commune.

C’est dans cet esprit qu’est née une boutique gérée par les résidents, avec de vrais achats, de la vraie monnaie, de vraies décisions. Une boutique pensée avec eux, pour eux, et qui existe encore dix ans plus tard. Pendant le Covid, elle s’est même transformée en drive. Là encore, ce n’est pas une anecdote, quand un projet part réellement des habitants, il tient dans le temps. Parce qu’il répond à une vraie fonction, parce qu’il n’a pas été plaqué de l’extérieur.

Ce qu’on ressent quand on entre dans ces lieux

Il y a une phrase qui revient souvent quand on visite ce type d’établissement : “ici, on sent que ce n’est pas pareil.” Ce “pas pareil” est difficile à objectiver dans un tableau Excel. Pourtant, il saute aux yeux. Amélie parle de résidents souriants, actifs, impliqués. D’équipes également plus souriantes. D’une atmosphère apaisée, y compris avec des personnes vivant avec des troubles cognitifs importants. Elle raconte aussi cette scène, presque banale et en même temps très forte, d’un résident venant interrompre une réunion d’évaluation pour aller chercher de l’eau et arroser les plantes, parce que c’était son rôle ce jour-là. Ce détail dit beaucoup. Dans certains établissements, ce type d’irruption serait vu comme une perturbation, ici, c’est le signe que la personne est chez elle, qu’elle habite réellement le lieu, qu’elle y a une fonction reconnue.

C’est peut-être cela, au fond, la meilleure définition d’un changement de culture : quand les résidents ne sont plus seulement pris en charge, mais pleinement parties prenantes du lieu.

Former ne suffit pas : il faut piloter, soutenir, encourager

Un autre enseignement fort du webinaire est qu’aucune transformation durable ne repose sur la seule bonne volonté. Oui, les formations comptent : Amélie comme Lionel ont formé toutes leurs équipes à la méthode Montessori et tous les deux sont ensuite allés plus loin avec une formation sur-mesure sur la gestion des émotions, du bien-être et le feedback. Ces formations ont été clés dans la transformation de leurs établissements et elles peuvent créer un déclic puissant. Mais sans pilotage, sans suivi, sans espace pour expérimenter, l’élan retombe vite. Les intervenants l’ont dit très clairement : il faut du temps, des relais, des plans d’action, des collectifs, une direction qui impulse et qui soutient. Il faut aussi accepter d’essayer sans tout verrouiller d’avance.

Ce point est essentiel, beaucoup d’établissements restent paralysés par la peur du risque, la surcharge, ou l’idée qu’il faudrait un modèle parfait avant de commencer. Or, ce que montrent Lionel et Amélie, c’est exactement l’inverse : on avance souvent en testant, en ajustant, en partant de projets pragmatiques et réalistes, en laissant émerger les idées des équipes et des résidents. Le changement de culture ne se déploie pas comme une procédure, il se cultive.

Faire confiance aux équipes est clé

Le témoignage d’Amélie va encore plus loin avec un projet d’autonomisation des équipes. L’idée est simple : si l’on veut que les professionnels accompagnent autrement, il faut aussi leur permettre de travailler autrement. Sortir d’un management uniquement descendant, donner de la latitude et faire confiance, organiser une vraie capacité d’initiative. Ce projet a pris une ampleur particulière lorsqu’Amélie a dû s’absenter huit mois pour raison de santé. Son rôle de direction n’a pas été remplacé pendant cette période, et pourtant, les équipes ont tenu, les projets ont continué et le budget a terminé parfaitement à l’équilibre. Le fonctionnement a été assuré.

Dans un secteur où l’on entend souvent que tout repose sur le contrôle, ce témoignage est précieux. Il montre qu’avec un cadre clair, de la confiance et de l’intelligence collective, les équipes peuvent porter bien davantage que ce qu’on projette.

Le vrai verrou : un système qui finance encore la dépendance

Mais ces transformations se heurtent à une contradiction majeure. D’un côté, on parle partout d’autonomie, de dignité, de qualité de vie, d’approche centrée sur la personne. De l’autre, le système continue largement à financer la dépendance. Le décalage entre les discours publics et les mécanismes réels d’évaluation et de financement est toujours prégnant. Tant que les établissements seront davantage soutenus quand les personnes accueillies vont plus mal que lorsqu’ils réussissent à maintenir leurs capacités, le signal restera incohérent.

Le sujet dépasse d’ailleurs la seule question budgétaire. Il touche à notre façon collective de penser la vieillesse. Que regarde-t-on ? Ce qui se dégrade ? Ou ce qui peut encore vivre, se maintenir, se transformer ?

Ce débat a été porté jusqu’au ministère de la Santé le 20 mai 2026 lors du colloque de présentation de résultats de recherche sur l’approche Montessori. Les preuves s’accumulent, la question est désormais de savoir si les politiques publiques choisiront, ou non, de s’en saisir réellement.

Ce qu’il faut faire maintenant : montrer, relier, amplifier

La bonne nouvelle, c’est que ces expériences ne sont plus isolées. Des directeurs, des soignants, des formateurs, des chercheurs documentent ce qui fonctionne. La prochaine étape est claire : faire circuler ces exemples, les faire connaître aux professionnels qui hésitent encore. Mais aussi aux financeurs, aux ARS, aux élus, aux familles. Montrer que ces transformations ne relèvent ni du miracle ni du discours inspirant, mais d’un travail concret, déjà engagé, déjà observable. Parce qu’au fond, la bataille culturelle est aussi là : sortir ces initiatives de la catégorie des “beaux exemples” pour en faire des références sérieuses, robustes, désirables et duplicables.

Si vous voulez participer à ce mouvement :

  • Un travail de recensement des établissements pionniers est en cours : retrouvez-le ici 
  • Des publications existent en accès libre pour découvrir les résultats concrets des approches Montessori et vous inspirer : à lire ici

Des visites apprenantes se préparent : allez sur le terrain visiter 3 établissements pionniers en Ile de France (tiers lieux, démédicalisation, autonomie etc.) et participer à des ateliers pour définir comment l'appliquer chez vous (dates possibles 29 septembre ou 15 octobre).

Et si on arrêtait enfin d’attendre ?

Ce que ce webinaire nous rappelle, c’est que les EHPAD de demain ne sortiront pas d’un décret tombé du ciel. Ils sont déjà là, par morceaux, dans des établissements qui choisissent de faire autrement. Dans un café solidaire monté avec des résidents, dans une boutique qui tourne depuis dix ans, dans un terrain de pétanque pensé comme un lieu de lien, dans des équipes à qui on fait confiance, dans des directions qui n’attendent pas d’avoir toutes les cases cochées pour avancer, dans des lieux où l’on entend à nouveau des rires.

Alors oui, il faut des évolutions structurelles. Oui, il faut faire bouger les règles, les critères, les financements. Mais en attendant, et même pour que cela advienne, il faut surtout regarder, documenter et soutenir celles et ceux qui ont déjà commencé. Peut-être que le premier pas n’est pas d’inventer l’EHPAD de demain, peut-être que le premier pas, c’est de reconnaître qu’il a déjà commencé.

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