La loi d’urgence agricole a été adoptée cet été. Et, comme la loi Duplomb l’an dernier, elle a créé la controverse : réintroduire des pesticides – et continuer à utiliser les autres –, est-ce vraiment une bonne idée pour notre santé ? On dit qu’ils nous donnent des cancers… Mais en vrai, qu’est-ce qu’on en sait ?
Acétamipride, flupyradifurone : ce sont les deux pesticides concernés par le projet de loi d’urgence agricole, définitivement adopté le 21 juillet 2026. Ils devraient être réintroduits en France, « à titre dérogatoire et sous conditions ». Des pesticides, il en existe un millier d’autres. Leur point commun ? Leurs noms ont plein de syllabes... et leur mission, c’est de détruire ce qui gêne ou abîme les cultures de céréales, légumes ou fruits. Soit des insectes, maladies, champignons ou plantes indésirables.
Lors de l’examen du projet de loi, de nombreuses voix se sont élevées pour – comme à chaque fois – alerter sur le fléau que représentent les pesticides pour la santé publique. Bon, on se doute qu’un produit chimique qui tue des organismes vivants et se diffuse dans l’environnement, c’est pas hyper sain, pour les humains. Mais le sujet est tellement dense, complexe, touchy (bref, vous avez l’idée)… qu’on a parfois du mal à savoir, tout simplement, ce que l’on sait, ce qui est prouvé par la science. Et donc, on va vous le dire.
Cancers agricoles
Parmi la palette de maux qui sont reprochés aux « produits phyto », l’un des plus médiatisés – et destructeurs -, c’est le cancer. Ce lien est connu et reconnu pour certains produits. Exemple ? La chlordécone. Utilisée pendant deux décennies dans les bananeraies aux Antilles françaises, elle est classée comme substance cancérogène : elle favorise le cancer de la prostate, de l’estomac ou du pancréas.
Pour d’autres pesticides, une étude de l’Inserm (publiée en 2013 et actualisée en 2021) a conclu que, pour les agriculteurs et agricultrices, il y a un risque important de développer un lymphome non hodgkinien (cancer du système lymphatique), un myélome (un autre cancer du sang), le cancer de la prostate… sans parler d’autres cancers, comme ceux du système nerveux central, de la vessie ou du rein. Bon, ben c’est clair, non ? Ils donnent des cancers ?
En fait, ce n’est pas si simple…
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L’effet cocktail
Déjà, étudier les effets pour le grand public – « la population générale », en langage scientifique – c’est méga compliqué. Parce que nous n’habitons pas tous au même endroit (ville ou campagne), n’avons pas tous le même mode de vie (sportifs ou sédentaires, repas low cost ou bio), que nos organismes sont tous différents (jeunes, femmes enceintes, adultes en bonne santé ou non, seniors…).
En plus, ces substances chimiques ne sont pas seulement présentes dans les champs et les aliments : on en trouve des traces dans l’eau, l’air, la pluie... et dans nos maisons (moquettes, meubles ou produits de nettoyage). Bref, nous sommes exposés à un mélange de produits, un peu partout, un peu tout le temps… C’est ce qu’on appelle la pollution diffuse. Miam.
Autre problème : la référence, pour étudier la toxicité d’un produit, c’est le « seuil ». C’est la limite officielle en-dessous de laquelle il ne serait pas dangereux. OK… mais quand on est exposé régulièrement à plusieurs pesticides, ça ne tient plus : le seuil du produit « A » peut être respecté mais si, en même temps, je respire « B » et j’avale « C », qu’est-ce qui se passe ? C’est tout le problème, et c’est le fameux « effet cocktail ». Cet effet, comment le mesurer, le quantifier ?
C’est là-dessus que la recherche potasse depuis un moment… Et elle avance !
En France, 24 millions d’hectares de champs et de vergers sont arrosés de produits phyto chaque année.
Ensemble, ils sont plus forts
En avril 2026, une équipe de scientifiques a fait une découverte inédite. Ils et elles travaillent à l’Institut Pasteur, l'Université de Toulouse, le CNRS et l'Institut national des maladies néoplasiques, au Pérou. C’est du costaud : ils ont étudié 31 pesticides à l’échelle d’un pays entier : le Pérou, donc, où l’agriculture intensive est particulièrement présente.
Pendant six ans, ils ont mesuré la dispersion des produits chimiques dans l’environnement et l’ont modélisée, région par région. Ensuite, ils ont croisé ces infos avec les données de près de 160 000 personnes atteintes d’un cancer, dans la population générale. Leurs conclusions ont été publiées dans Nature Health et elles sont sans appel : il existe un lien direct entre les mélanges de pesticides et les cancers.
Précisément, dans les zones les plus exposées – c’est-à-dire les zones rurales et celles où vivent les populations autochtones –, le risque de développer un cancer est plus élevé de… 150 %. Leurs travaux montrent que les pesticides agricoles créent des perturbations biologiques qui amènent les cellules à ne plus fonctionner normalement. Ce processus silencieux rend, au fil du temps, les organismes plus vulnérables et peut conduire au développement de tumeurs.
Précision utile : aucun des produits étudiés n’était, isolément, classé comme cancérogène. Mais le cumul, lui, est fatal.
Multi-perturbateurs
Cette nouvelle méthodo ouvre la voie à une étude des pesticides plus précise et « représentative » de ce qui se passe réellement, des champs jusqu’à nos petites cellules… Ils apportent aussi de précieux éléments de preuve aux opposants à la réintroduction des produits phyto et, globalement, à tous les défenseurs de la santé publique.
Parce qu’il n’y a pas « que » les cancers : les pesticides ont une flopée d’autres maladies au compteur. Certains sont classés comme « perturbateurs endocriniens » : ils peuvent chambouler le système hormonal qui joue un rôle clé dans, entre autres, le développement du fœtus, la reproduction, la régulation de la glycémie… Et leur rôle est avéré ou supposé pour des maladies thyroïdiennes, Alzheimer, l’asthme, des troubles du développement chez l’enfant ou encore des maladies neurodégénératives.
Même les mutuelles, confrontées à une explosion des dépenses de santé, commencent à s’intéresser sérieusement au sujet. Cet été, une association de mutuelles franco-belges a même lancé un appel pour l’arrêt total des pesticides !
En attendant, en France, 24 millions d’hectares de champs et de vergers sont arrosés de produits phyto chaque année.