Préserver les terres, former de nouveaux agriculteurs, financer l’agroécologie : face à l’érosion du foncier et au vieillissement du monde agricole, un écosystème d’acteurs publics, citoyens et entrepreneurs s’organise pour bâtir une agriculture plus résiliente, plus locale et plus durable. On vous les présente ?
Les terres agricoles, c'est un peu comme les glaciers avec le réchauffement climatique, elles perdent chaque année du terrain, 20 000 hectares pour être précise, soit l’équivalent de presque 3 millions de terrains de foot. Dans le même temps, le nombre d’agriculteurs s’étiole. Ils ne représentent aujourd'hui que 1,5 % des actifs en France, contre 7 % au début des années 1980. Moins de terres = moins de paysans et réciproquement. Devra-t-on un jour renoncer à notre souveraineté alimentaire ?
Pour inverser la tendance, les initiatives se multiplient. L’an passé, la Banque des Territoires a lancé le programme Entrepreneurs du vivant de France 2030 qui consiste à investir 395 M€ dans des structures qui accélèrent la transition du secteur agricole français. “Ce programme est au cœur des missions de la Banque des Territoires, rappelle François Wohrer, directeur de l’investissement de la BDT : améliorer la vitalité de nos zones rurales grâce à l’installation d’une nouvelle génération d’agriculteurs, pour une plus grande cohésion sociale, accompagner le changement des pratiques vers une transition écologique et structurer les filières pour assurer un revenu décent aux agriculteurs et renforcer notre souveraineté.”
Quand les citoyens et citoyennes préservent les terres agricoles
Première étape : préserver le foncier agricole pour permettre à l’activité agricole d’exister. Si la régulation publique et la planification territoriale sont de bons garde-fous devant l’artificialisation rampante, les initiatives citoyennes permettent, en prime, de rapprocher les mondes, la ville et les champs, les consommateurs et les producteurs…
Dans cette catégorie Terre de liens fait partie des initiatives les plus anciennes. Créé en 2003, ce mouvement citoyen lutte contre la disparition des terres agricoles et la spéculation foncière. Son idée est simple : collecter de l’épargne auprès de particuliers pour acheter des fermes, puis les louer à des agriculteurs engagés dans une agriculture biologique et paysanne. En sortant la terre du marché spéculatif, l’organisation facilite l’installation de nouvelles générations et défend une vision du foncier comme bien commun. Aujourd’hui, Terre de Liens a permis la préservation de centaines de fermes partout en France, en mobilisant citoyens, bénévoles et collectivités autour d’un même objectif : garder la terre nourricière accessible et vivante.
Plus récent, le réseau Ceinture Verte souhaite relancer une agriculture maraîchère bio de proximité autour des villes pour nourrir les territoires autrement. Lancées en 2019 sous la forme Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC), les ceintures vertes locales facilitent l’accès au foncier agricole et accompagnent l’installation de maraîchers, en mettant à disposition des fermes « prêtes à l’emploi » (terrains équipés, serres, systèmes d’irrigation) et un soutien technique et économique. C’est la Communauté d’Agglomération Pau Pyrénées et tous les acteurs locaux de la filière agricole bio sur le territoire du Pays de Béarn qui ont ouvert le bal en créant la Ceinture Verte Pays de Béarn aux côtés d’investisseurs solidaires. Ce dispositif regroupe 34 associés et 8 fermes qui permettent aux maraîchers sociétaires de dégager un résultat dès la première année. Depuis, des ceintures vertes fleurissent un peu partout en France : Drôme, Limoges, Le Havre, Clermont-Auvergne… En Île-de-France, deux sites sont même en cours d’aménagement sur les communes de Torcy et Emerainville.
Toujours dans l’idée de mobiliser l’épargne citoyenne pour acheter des fermes, l’initiative Fermes en vie née en 2021 est prometteuse. La foncière agricole et solidaire utilise l’épargne des particuliers sociétaires pour acheter des fermes, qu’elle met ensuite à disposition de porteurs de projets agricoles sous forme de location avec option d’achat, souvent avec une charte agroécologique. En quelques années, Fermes en Vie a rassemblé des dizaines de millions d’euros, préservé plus de 2 500 hectares et accompagné l’installation de nombreuses exploitations partout en France.
“Dans un contexte de tensions sur sa souveraineté et sa résilience, le portage de foncier fait partie des réponses clés aux enjeux de notre système agricole ; il permet d’offrir des solutions aux cédants et aux candidats à l’installation tout en mettant en avant les projets les plus vertueux en matière de transition agroécologique ”. Hugo Menestret, chargé d’investissements en transition agricole et alimentaire à la Banque des Territoires.
© Fermes en vie, 2026.
Savez-vous planter les choux ?
Préserver des terres agricoles c’est bien mais si plus personne ne veut aller biner dessus, à quoi bon. Aujourd’hui, le métier d’agriculteur ne fait plus recette, le travail est difficile, le salaire peu attractif… et surtout 160 000 agriculteurs partiront à la retraite d’ici 2035. Le problème est de taille : seul un agriculteur sur deux est aujourd’hui remplacé lorsqu’il part. Aussi, si le taux de remplacement ne remonte pas, la France pourrait perdre 80 000 exploitants supplémentaires en 10 ans. Il y a donc urgence à former de nouveaux paysans et à faire évoluer le métier pour qu’il soit plus attirant.
C’est à cela que s’emploie Icosystème, qui a développé tout un programme de formations innovantes en agroécologie, ou Cultive. Depuis 2022, cette dernière déploie un parcours complet mêlant formation, pratique sur ferme pilote et accompagnement à l’installation. Implantée près de Nantes, l’initiative mise sur le maraîchage bio-intensif pour concilier viabilité économique et respect du vivant. “On vise une triple performance : économique, écologique et sociale”, expliquent les fondateurs qui comptent faire émerger d’ici quelques années des centaines de fermes durables pour renforcer l’autonomie alimentaire des territoires.
De son côté, Resoil, fondée en 2022, a imaginé un dispositif gagnant-gagnant pour soutenir les fermes basées sur la compensation carbone. D’un côté, les agriculteurs mettent en place des pratiques permettant de stocker du carbone dans les sols de leurs cultures ou de réduire leur empreinte carbone (et sont accompagnés par Resoil pour le faire). De l’autre, les entreprises ont besoin de compenser leurs émissions CO2. Entre les deux, la certification du Label Bas-Carbone, du ministère de la Transition écologique, permet de transformer les efforts agricoles en crédits carbone que les agriculteurs peuvent vendre à des entreprises. Depuis 2024, ce mécanisme a permis de réunir 3 millions d'euros pour les agriculteurs et d’ici cinq ans, Resoil estime que ses initiatives pourraient permettre de stocker ou d’éviter plus de 300 000 tonnes de CO2. Davantage de champs, plus d’agriculteurs, moins de CO2, et si c’était cette agriculture-là qu’on voulait voir pousser ?
© Resoil, 2026.
Pour soutenir ces nouveaux modèles financiers, des acteurs comme la Banque des Territoires s’engagent. Avec son programme Territoires Nourriciers, opéré avec makesense et ses partenaires incubateurs du Kiif (pionnier de l’innovation sociale dans les territoires), elle accompagne ces solutions dans leur financement, leur mise en réseau et l’amplification de leur voix en faveur de la transition agricole et alimentaire.
"À la Banque des Territoires, nous avons lancé le programme Territoires Nourriciers, qui permet d’accélérer et de financer des structures de la transition agricole et alimentaire, afin de créer les conditions d’une économie agricole et alimentaire durable et résiliente, rappelle Julien Sciau, responsable investissements à la Caisse des Dépôts. Les candidatures sont évaluées en continu et tous les acteurs émergents de la transition agricole et alimentaire sont les bienvenus."