Il y a des gens qui traversent le monde autrement. Devant la même scène banale, une file d'attente, une pluie qui tombe, un vieux mur lézardé, ils voient quelque chose que les autres ne voient pas. Non pas qu'ils embellissent la réalité ou se réfugient dans un rêve. C'est plus profond. Ils perçoivent, dans l'ordinaire, une épaisseur, une résonance qui échappe au regard pressé. On les appelle des âmes poétiques.
Et il faut prendre ce mot au sérieux, bien au-delà du cliché du rêveur distrait. Car la poésie n'est pas une fuite du réel, c'est une manière de l'habiter plus intensément. Le mot vient du grec poiein, qui signifie créer, faire advenir. Appréhender la vie avec poésie, ce n'est pas se raconter des histoires. C'est faire naître du sens là où d'autres ne voient que de la matière. C'est établir des liens invisibles entre les choses, entendre ce qui ne se dit pas, sentir la vibration secrète des instants. Ce qui distingue ces âmes-là, c'est leur rapport à l'attention. Là où nous traversons le monde en pilote automatique, pressés d'arriver ailleurs, elles s'arrêtent. Elles regardent vraiment. Elles laissent les choses les toucher.
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Cette disponibilité, cette porosité, cette capacité à être affecté par un rayon de lumière ou un visage entrevu, c'est cela, la poésie vécue. Et il y a là un enjeu qui nous concerne tous. Car notre époque assèche cette faculté. Le rendement, la vitesse, l'utilité nous somment de ne pas nous attarder, de ne pas nous émerveiller pour rien. On nous apprend à consommer le monde, pas à le contempler. Et petit à petit, cette part poétique en nous s'atrophie, faute d'être nourrie. Pourtant, elle ne demande qu'à revivre. La poésie n'est pas réservée aux poètes. Elle est une disposition qui se cultive, en ralentissant, en regardant, en s'autorisant l'émerveillement sans le juger inutile.
Alors demandons-nous : avons-nous encore le temps de nous émerveiller ? Ou avons-nous laissé le monde devenir une simple succession de choses à faire ? Je nous souhaite de garder, ou de retrouver, cette âme poétique, celle qui transforme l'ordinaire en quelque chose qui vaut la peine d'être vécu.