Affairé à développer sa tour Wardenclyffe à Long Island pour produire une énergie libre, propre et gratuite, Nikola Tesla ne se doute pas que les grands capitalistes new-yorkais n’entendent pas lâcher le pétrole.
Le magnat du pétrole fut le premier à franchir la porte de la maison de JP Morgan sur Madison avenue. John Davison Rockefeller, arborait son air austère, ses fines lèvres pincées. Sombre et sec, il contrôlait plus de 90% de l’or noir extrait du sol américain avec la Standard Oil. Grand philanthrope par ses dons aux écoles et aux universités, Rockefeller restait néanmoins l’homme le plus détesté d’Amérique pour son mépris de la classe ouvrière et en particulier des syndicats.
Andrew Carnegie, dit le roi de l’acier était lui aussi sexagénaire. L’allure bonhomme propre aux amateurs de bonne chair, il portait une barbe blanche impeccablement taillée. Carnegie incarnait la réussite américaine. Ce migrant écossais avait fabriqué des rails pour profiter de l’essor du chemin de fer au lendemain de la Guerre de Sécession. Son flair de businessman lui avait permis ensuite de comprendre avant tout le monde que les constructions seraient de plus en plus nombreuses à défier les lois de la gravité. Et pour monter si haut, pour gratter le ciel, il faudrait des poutres en acier, matériaux sur lequel le français Eiffel s’était appuyé quelques années auparavant pour bâtir la plus haute construction française jamais édifiée.
N’ayant jamais oublié qu’il était arrivé en Amérique sans le sou à l’âge de treize ans, Carnegie n’hésitait pas à crier haut et fort que « le socialisme était la plus belle des inventions ». L’homme n’était pas à une contradiction près ; il avait par ailleurs publié « L’Evangile de la richesse » faisant l’apologie des inégalités. Car quel autre moteur que l’envie de s’enrichir avait permis à un petit migrant comme lui d’arriver au sommet ? Les inégalités étaient le moteur social de l’Amérique. Comme Rockefeller, Carnegie n’hésitait pas à recourir au service des Pinkertons et faire tirer à balle réelle sur les syndicalistes qui osaient s’attaquer à son patrimoine industriel lors d’une grève.
Arthur Kennelly arriva à pied au rendez-vous. Thomas Alva Edison étant en voyage dans ses filiales européennes, il le représentait. Les trois hommes entrèrent dans le salon de la villa. John Pierpont Morgan se tenait debout devant sa colossale cheminée de marbre. Il les accueillit avec la politesse due et sa froideur habituelle. Les trois hommes prirent place dans les canapés. Morgan prit la parole.
« Merci John et Andrew d’avoir répondu aussi rapidement à mon invitation. Je sais combien vous êtes occupés et je vous remercie d’avoir pu vous libérer. Mr Kennelly, je vous ai demandé de nous rejoindre, non pas pour représenter les intérêts de la General Electric, en tant qu’actionnaire je suis suffisamment informé, mais pour nous livrer vos lumières sur une affaire qui relève de vos compétences ». Morgan proposa un cigare à ses convives avant de poursuivre.
- Messieurs, avant que je vous livre l’objet de cette réunion, je me permets de vous rappeler qu’en tant que première banque des États-Unis, la banque JP Morgan doit veiller à la stabilité de notre économie. À nous trois, John et Andrew, nous contrôlons l’essentiel de l’économie américaine.
- Viens en au but, John Pierpont », le coupa sèchement Rockefeller le ton cinglant. « Nous savons déjà tout cela. Quel est ta préoccupation pour m’interrompre en pleine partie de golf ? »
- John Davison a raison ! Que se passe-t-il d’aussi grave pour que j’ajourne mon rendez-vous au Sénat ? Allez Pierpont, crache ta pastille » s’exclama l’Écossais avec l’insolence qui le caractérisait.
Morgan fixa ses interlocuteurs quelques secondes.
-avez-vous lu la presse du matin ? Je pense que oui. À ce que je constate, vous n’avez pas pris la mesure du risque qui flotte au-dessus de nos têtes. En quelques décennies, grâce à nos investissements respectifs, New York est devenu le centre du monde, le symbole du progrès. Faut-il vous rappeler que mes compagnies maritimes débarquent chaque jour des milliers de migrants qui alimentent vos usines en main d’œuvre corvéable à merci ? Tu n’auras-pas oublié ce détail Andrew ? Ni toi, John Davison? Si nos idées capitalistes ont autant de succès dans le monde, c’est pour une raison simple mes amis. Nous sommes et avons toujours été solidaires affrontant ensemble les multiples crises, faisant ensemble la politique de ce pays en pesant sur le Sénat et les présidents. Cet édifice politique et industriel repose sur une source d’énergie peu coûteuse et abondante, le pétrole. L’essor du quadricycle à explosion, auquel Henry Ford participe activement, soutiendra cette demande en énergie et profitera aussi bien au marché de la construction qu’aux investisseurs. Je ne néglige point l’importance de l’électricité dans le récent développement de notre économie, Mr Kennelly, mais le charbon, qui alimente d’ailleurs un grand nombre de centrales, et le pétrole, doivent rester les principales sources d’énergie américaine, pour des raisons de facilité d’usage et de transports. Elles doivent rester les pièces maîtresses de notre économie car aucun de nous ne peut se permettre de perdre les sommes colossales investies ces dernières décennies dans les énergies fossiles ici en Amérique et ailleurs dans le monde.
Quand Nikola Tesla est venu me solliciter pour investir dans sa nouvelle société basée à Long Island, j’ai logiquement décidé de prendre 51% du capital. Son invention est astucieuse. Tesla ne souhaite pas se contenter d’envoyer des messages sonores par la radio. Il voit plus loin. Il veut transmettre des images, des télégrammes, des sons, les cours de Bourse, à travers les continents et ainsi damer le pion à Marconi.
-Tu te vois déjà recevoir les résultats des régates sur ton yacht, assis dans ta chaise longue », le taquina Carnegie.
- Peut-être Andrew, peut-être. Ma passion pour la voile m’a peut-être rendu aveugle et je suis tombé sous le charme de Tesla, qui au passage sait être très convaincant quand il parle du futur. Mais venons-en au fait. Selon un article du New York Post, repris visiblement quelques heures après par l’ensemble de la presse, Tesla n’entend pas se contenter d’envoyer des messages radiophoniques ou des images à travers le monde. Sa tour Wardenclyffe à Long Island aurait vocation, selon le journaliste, à utiliser l’électricité naturellement présente dans la Terre, et à la transmettre à travers la planète en utilisant la croûte terrestre. Tesla entend allumer les ampoules et réverbères de la prochaine Foire de Paris depuis Long Island, et ce sans aucun câble de cuivre ! Il entend ainsi débarrasser la Terre de toutes les énergies fossiles que sont le charbon, le gaz et le pétrole au profit d’une seule source d’énergie, illimitée et quasi gratuite.
Morgan insista bien sur ce dernier mot. Un silence de mort régna dans le salon. Carnegie n’avait plus envie de blaguer et Rockefeller plissait les yeux de son regard noir de rongeur.
-Somme-nous sûrs, John Pierpont, que Tesla est réellement en mesure de réaliser ce projet ? Je ne remets pas en cause son talent d’orateur et d’inventeur mais ses utopies l’emportent parfois sur la réalité », interrogea Rockefeller.
-Dois-je te rappeler qu’il a réussi à transformer une chute d’eau, Niagara, en électricité », rétorqua Carnegie, le visage tendu, se rongeant nerveusement les ongles de la main gauche.
- les informations sur lesquelles le journaliste s’appuie proviennent des Services de Renseignements. J’en ai eu la confirmation », précisa Morgan.
Kennelly, attendait son tour. Recrachant la fumée de son cigare, Morgan l’invita à s’exprimer.
-En tant que conseiller spécial de Thomas Edison, je m’exprimerais uniquement sur la partie technique du dossier. Tesla est-il en capacité aujourd’hui de faire circuler librement de l’énergie électrique à travers la planète, sans aucun fil de cuivre ? En l’état des connaissances physiques actuelles, l’idée me paraît des plus inattendues et peu crédible. Néanmoins, la réussite de Tesla à Niagara m’invite à ne pas le sous-estimer. Tesla est un génie. Il est possible qu’il ait été frappé d’un nouveau flash de connaissance comme il le dit. Il se considère comme le nouveau Leonard de Vinci. Cela peut faire sourire, mais il faut également rester sur ses gardes avec ce type d’homme.
Morgan fixait Kennelly en fumant. Il réfléchissait. Si Tesla était aussi dangereux pour ses intérêts, comment pouvait-il l’arrêter sans être éclaboussé ? Rockefeller rompa le silence d’un ton calme mais agressif.
Il faut arrêter cet homme avant qu’il ne tente d’éclairer la Foire de Paris dans quelques mois. Imaginez qu’il réussisse ! Il sera trop tard pour éteindre le feu. Tant que son idée n’est qu’une rumeur, Tesla est peu crédible. S’il réussit à en faire la démonstration, nous ne pourrons plus faire marche arrière et nos empires économiques s’effondreront comme un château de cartes. Ce pays est le nôtre, notre fortune nous permet d’influencer les gouvernements, il n’est pas question que d’autres s’en emparent !
-je partage l’avis de John Davison. Tesla devient trop dangereux pour nos intérêts. Il faut l’arrêter, en toute discrétion bien sûr », renchérit Carnegie.
-Messieurs, je vois que nous sommes tous d’accord. Je me charge de le neutraliser et prends immédiatement contact avec le cabinet du président afin que ce dossier des Services de Renseignement ne prenne pas une importance disproportionnée. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Les trois hommes se levèrent et se serrèrent la main, chacun regagnant sa voiture à cheval en silence, mais rassuré. Dans quelques jours, la presse qualifierait Tesla de fou et de conspirationniste. Le pétrole et les dollars pourraient continuer à couler à flots.